Entretien réalisé le mardi 5 mai dans la matinée, par téléphone et en français.
En Roumanie, la garde des enfants en bas âge repose encore largement sur la famille. Entre congé parental de deux ans, manque de structures publiques et rôle central des grands-parents, ce modèle révèle aussi des inégalités sociales et de genre. Explications avec Bogdan Voicu, sociologue et chercheur à l’Institut de recherche sur la qualité de vie (ICCV)…
Où en est le système roumain de crèches ?
Le système roumain de prise en charge des jeunes enfants reste profondément marqué par une logique familialiste héritée du communisme dans laquelle la famille, et plus particulièrement les femmes, demeure le principal pilier de l’éducation et du soin apporté aux enfants. Les crèches existent en Roumanie, mais elles sont relativement peu utilisées, notamment parce que le congé parental de deux ans est très avantageux financièrement. Ce système crée une dynamique particulière ; comme les parents gardent les enfants à domicile pendant deux ans, la demande pour les crèches reste faible, ce qui limite leur développement. Après ces deux années, ce sont surtout les écoles maternelles, les « grădinițe », qui prennent le relais, souvent sous forme privée. Ces structures privées se sont multipliées, renforçant les inégalités sociales. Les familles qui en ont les moyens peuvent accéder à ces services, tandis que les autres dépendent davantage de la solidarité familiale. Dans ce contexte, les grands-parents, et surtout les grands-mères continuent de jouer un rôle essentiel dans l’éducation des enfants.
Selon vous, le congé parental de deux ans génère donc certains inconvénients…
Le congé parental de deux ans est très populaire dans l’opinion publique et rarement remis en question par les responsables politiques, notamment parce qu’il est perçu comme un avantage accordé aux familles. Ses conséquences sont peu débattues. Pourtant, d’un point de vue économique, ce système est peu efficace car il éloigne durablement les femmes du marché du travail et freine leur progression professionnelle. Dans la pratique, ce sont presque toujours les mères qui prennent ce congé, même si les pères peuvent légalement en bénéficier. Ces derniers ont aussi la possibilité de prendre un mois de congé, mais ils ne le font pas toujours. Surtout, comme je le mentionnais, ce modèle accentue les inégalités sociales. Le développement des structures privées d’accueil des enfants est directement lié à un choix de société : celui d’un faible niveau de taxation et donc d’un investissement limité dans les services publics – pour rappel, la Roumanie n’investit que 6% de son PIB dans les services de santé alors que la moyenne européenne est d’environ 11%, ndlr. Or, lorsque les services publics sont insuffisants, seules les familles disposant de ressources financières peuvent accéder à des solutions de qualité. Cela creuse progressivement l’écart entre les familles urbaines aisées et les autres. À cela s’ajoute la question de la socialisation des enfants. Passer les deux premières années exclusivement dans le cadre familial limite les interactions avec d’autres enfants et d’autres adultes, alors que cette ouverture joue un rôle essentiel dans le développement social et émotionnel des plus jeunes.
Parlez-nous du rôle des grands-parents…
Comme je le disais, le rôle des grands-parents reste central dans la société roumaine, tout en évoluant sous l’effet des transformations économiques et de la migration massive de la population active. Depuis plusieurs années, une part importante des Roumains travaille à l’étranger, ce qui a profondément modifié les équilibres familiaux. Dans de nombreuses situations, les grands-parents se retrouvent à élever les enfants pendant que les parents vivent et travaillent hors du pays. Cette réalité a renforcé leur place dans l’organisation familiale et la prise en charge quotidienne des enfants. En même temps, cette situation contribue à maintenir un modèle très traditionnel de solidarité familiale, au sein duquel plusieurs générations restent fortement interdépendantes. Les grands-parents deviennent souvent indispensables pour compenser les limites des services publics de garde d’enfants et le manque de solutions accessibles.
Propos recueillis par Charlotte Fromenteaud (05/05/2026).