Entretien réalisé le vendredi 14 novembre en fin d’après-midi, en roumain et par téléphone.
Alina Pavelescu est écrivaine, historienne et directrice adjointe des Archives nationales de Roumanie. En décembre 2024, elle a publié « Revoluția din 1989 povestită celor care nu au trăit-o. O introducere », un livre qui reprend les moments clés de décembre 89 et les différentes hypothèses véhiculées…
Qu’est-ce que l’écriture d’un livre sur la Révolution vous a révélé à vous, l’historienne, sachant que le mystère continue de planer sur ce qu’il s’est passé ces jours-là ?
La rédaction et la documentation de ce livre m’ont convaincu que j’avais longtemps fait fausse route dans ma compréhension des événements de décembre 1989, et qu’avant de rendre des verdicts et d’émettre des théories, nous devons nous résigner à ne jamais connaître toute la vérité sur ce qu’il s’est passé. À mon sens, ce que nous pouvons faire, c’est apprendre, trente-cinq ans après ces événements, à nous poser les bonnes questions. Et la question principale est : à qui a profité ce moment historique ? D’où est-il venu ? Aujourd’hui, heureusement, nous avons la possibilité de reconstituer le contexte dans lequel la révolution de 1989 a éclaté, et de nous rendre compte que les régimes communistes, à commencer par ceux d’Europe centrale puis de l’URSS, en 1991, se sont surtout effondrés à cause de leur échec économique, et non à cause d’une lutte idéologique qu’ils auraient perdue. Ils ont perdu le pari de la prospérité qu’ils avaient fait pour tous leurs citoyens il y a quarante-cinq ans. On doit aussi admettre que le regard des jeunes qui n’ont pas vécu la révolution de 1989, mais qui ne sont toutefois pas totalement innocents car ils ont hérité de récits familiaux, de leurs grands-parents, de leurs parents, voire de leurs professeurs, est beaucoup plus détaché. Et que si quelque chose leur semble inexplicable, ils n’adoptent pas d’emblée la théorie du complot, mais cherchent à comprendre. C’est la raison pour laquelle la meilleure méthode que j’ai trouvée en écrivant ce livre a été de rassembler différentes perspectives et de présenter toutes les hypothèses sur ce qui est arrivé à cette époque.
Mis à part 1989, quelles sont les archives qui vous ont le plus marqué, peut-être un moment ou une période peu connue du grand public ?
Les archives, les documents en eux-mêmes, ne sont pas impressionnants, sauf si vous connaissez le contexte. Vous devez d’abord reconstituer le contexte pour pouvoir lire le document de façon correcte. Je pense que la première grande émotion que j’ai ressentie à la vue de documents d’archives remonte au début des années 1990, lorsqu’une partie des archives de Moscou a été transférée en Roumanie, parmi lesquelles se trouvaient des copies des archives du Komintern (Internationale communiste, ndlr) concernant la période d’illégalité du Parti communiste roumain et les communistes roumains qui travaillaient à Moscou. Je me souviens que je m’attendais à trouver dans ces documents des révélations importantes. Mais j’ai été déçue quand j’ai compris que je ne disposais pas du contexte pour comprendre ces documents. Car ils racontaient des événements mineurs, des correspondances chiffrées ou des noms qui, sortis de leur contexte, perdaient toute signification. Avec les archives, il faut être patient, ne pas s’y rendre en pensant que dès que l’on ouvrira la porte, on sera submergé par la lumière. Ceux qui souhaitent consulter des archives, même s’ils partent d’hypothèses, ne doivent pas s’obstiner à trouver à tout prix des preuves qui soutiendront leur point de vue. Ils doivent garder l’esprit ouvert et accepter que leurs hypothèses puissent être fausses et contredites par les documents.
Jusqu’à quand remontent les Archives nationales ? Et quelles ont été les dernières découvertes ?
Les Archives nationales, en tant qu’institution, sont très récentes si on les compare à d’autres d’Europe occidentale. Elles ont été créées en 1831 et 1832, à Iași et à Bucarest. À l’époque, les deux principautés n’étaient pas unies mais elles avaient les mêmes règles organiques, érigées par un gouverneur tsariste, Pavel Kiseleff, du fait que l’armée tsariste contrôlait les pays roumains et passait par ici sur son chemin vers l’Empire ottoman contre lequel elle luttait. Puis, lorsque les principautés et les institutions se sont unies, les Archives d’État ont été créées via un document signé par le prince Alexandru Ioan Cuza en 1862. Cependant, c’est Carol Ier qui a réellement établi une institution d’Archives d’État, similaire à celles qui existaient dans les pays occidentaux. Malheureusement, à l’exception de la Maison royale qui avait l’obligation de délivrer ses archives aux Archives d’État, les institutions roumaines n’ont compris que très lentement l’importance des Archives nationales. En théorie, les fonds des Archives nationales devraient s’élargir périodiquement par versement des documents récents de toutes les institutions publiques, de la présidence, du parlement, des ministères et des administrations locales. Mais dans la pratique, cela ne s’est pas vraiment produit. Et pour des raisons diverses, la situation n’a pas beaucoup changé de nos jours, bien qu’on ait eu récemment la chance de quelques acquisitions importantes de la part de collections privées. En tant qu’archiviste, je m’intéresse beaucoup aux documents provenant des archives familiales et des archives de certaines personnalités. Je pense que l’acquisition la plus importante réalisée par les Archives nationales ces dernières années a été celle de la collection Ghibănescu, effectuée par les Archives de Iași, lorsqu’elles ont repris le fond d’archives d’un médiéviste qui possédait également une importante collection de documents roumains anciens rassemblés au cours de ses recherches.
Propos recueillis par Ioana Stăncescu (14/11/25).