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Entretien réalisé le mardi 6 octobre dans la matinée, à Chișinău et en roumain.


En juin dernier, un projet de loi a été déposé au Parlement moldave visant à reconnaître la famine de 1946-1947, orchestrée par le régime totalitaire soviétique, comme un crime contre l’humanité – projet de loi qui attend toujours d’être débattu. Retour sur cet épisode dramatique de l’histoire de la Moldavie avec Artur Leșcu, historien et maître de conférences à l’université d’État de Moldavie…

La famine de 1946-1947 a fait de 120 000 à 200 000 morts en Moldavie, soit 5 à 10 % de la population de l’époque. Pourquoi peut-on dire qu’il s’agit d’une famine organisée ?

Au départ, l’historiographie soviétique a cherché à nier ce drame historique. Mais lorsqu’il n’a plus été possible de minimiser l’ampleur de cette famine, elle a tenté de déformer la réalité ; selon elle, oui, il y a eu une famine, mais c’était à cause des conséquences de l’après-guerre et de la terrible sécheresse de l’été 1946. Les autorités soviétiques voulaient aussi démontrer qu’elles avaient tout fait pour l’empêcher. Sauf que ce ne fut pas la seule sécheresse de l’histoire, les Moldaves en ont traversé plusieurs sans que cela prenne une telle ampleur, allant jusqu’au cannibalisme*. Surtout, le pouvoir soviétique s’est imposé de façon très autoritaire en Moldavie après l’annexion du pays, forçant la collectivisation des terres. Sans lui, la situation aurait sans doute été meilleure… La famine a bel et bien été organisée car chaque ménage devait remettre à l’État une certaine part de sa récolte, beaucoup plus que ce qui avait pu être récolté en 1946. Et malgré la sécheresse, ces quotas de prélèvement n’ont pas été revus à la baisse étant donné que l’Union soviétique exportait les récoltes des Moldaves à l’Ouest pour obtenir des devises étrangères. Pendant ce temps, des milliers de personnes mouraient de faim.

* 153 cas de cannibalisme ont été documentés, mais leur nombre est sans doute plus élevé. En plus des décès, plus de 400 000 cas de dystrophie alimentaire ont été diagnostiqués à cause d’une malnutrition sévère. La population moldave comptait à l’époque un peu moins de 2,2 millions de personnes.

En Ukraine, l’Holodomor, la famine organisée par les Soviétiques qui a fait près de 4 millions de morts dans les années 1930, est un pilier du récit national ukrainien. En Moldavie, ce n’est que récemment que la famine soviétique est discutée. Pourquoi a-t-elle été passée sous silence ?

Cette famine a effectivement été l’épisode le plus terrible de l’histoire moldave récente, et il n’est encore pas assez connu. Comme je vous le disais, il y a eu une propagande puissante qui a détourné la vérité. Certains aspects de cette période ont été intentionnellement oubliés, d’autres tellement modifiés qu’on ne sait même plus où se trouve la réalité des faits. La propagande soviétique a pénétré tous les aspects de la vie, de la culture à la science. Il y a donc beaucoup de travail à faire pour s’en défaire, encore aujourd’hui. Désormais, on en parle davantage, c’est un bon signe, mais l’approche suscite encore une certaine réticence. D’une part, ici, la mentalité est plutôt d’enfouir les événements tristes ; d’autre part, la nostalgie du passé soviétique reste malheureusement très forte. Heureusement, depuis quelque temps, la famine soviétique a été introduite dans les programmes scolaires.

Observez-vous que le sujet est davantage évoqué à cause de la guerre menée par la Russie en Ukraine ?

Il est vrai qu’on en parle certainement plus, mais encore une fois, une partie de la société refuse d’accepter ces vérités et présume d’emblée que nous voulons du mal à la Russie, que nous la critiquons sans raison. Or, ce n’est pas du tout le cas. Nous parlons d’un régime totalitaire qui a tout planifié pour faire souffrir les populations. Je suis absolument certain que Staline, à l’époque, était totalement indifférent. Au début de la guerre en Ukraine, en 2022, la société moldave semblait mieux soudée, mais je vois maintenant des fractures réapparaître. Certains affirment que la Russie actuelle n’est peut-être pas si coupable de la guerre en cours, ni même de ce passé soviétique imposé alors à la Moldavie que nous n’avons ni demandé, ni élu.

Propos recueillis par Marine Leduc (06/10/26).

Note :

À voir, le documentaire « En Moldavie, se souvenir de la famine soviétique » diffusé sur France 24 au printemps dernier (15 minutes 48) :

https://www.france24.com/fr/%C3%A9missions/billet-retour/20260327-moldavie-se-souvenir-de-la-famine-sovi%C3%A9tique

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