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Entretien réalisé le lundi 6 octobre dans l’après-midi, par téléphone et en français.


Correspondant de France 24 en Ukraine, Gulliver Cragg nous a parlé de la situation sur le terrain hors caméra, avec ses mots ; de l’inquiétude de la population sur place, et comment, étonnamment, « on peut s’habituer à tout »…

Quel est aujourd’hui le moral de la population ukrainienne après plus de quatre ans de guerre ?

Il est difficile de dresser un tableau uniforme du moral de la population. À Kyiv, tout dépend notamment du quartier où l’on vit, de la possibilité de partir, et de l’accès à un abri. Certains secteurs sont davantage exposés parce qu’ils se trouvent à proximité d’infrastructures énergétiques, industrielles ou militaires. Les habitants de la rive gauche du Dniepr sont également très préoccupés depuis que les ponts sont davantage ciblés, car ils doivent les emprunter pour rejoindre leur lieu de travail. L’accumulation des attaques et l’incertitude concernant l’hiver à venir alimentent donc une inquiétude réelle. Pourtant, une forme d’accoutumance s’est installée. Les sirènes choquent de moins en moins, et, même lorsque les défenses antiaériennes retentissent, beaucoup de gens continuent leur vie comme si de rien n’était. Personnellement, je suis étonné de constater à quel point on peut s’habituer à tout. Ceci dit, je pense que c’est beaucoup plus difficile pour les enfants. Après qu’une école a récemment été touchée, de nombreux parents se demandent s’il ne faudrait pas privilégier à nouveau l’enseignement à distance. Ces interrogations permanentes constituent elles aussi une source de stress. À cela s’ajoute une inquiétude plus générale puisque les moyens de défense contre les nouveaux drones sont de plus en plus sophistiqués et coûteux, alors même que les recettes fiscales diminuent et que l’Ukraine dépend fortement du soutien européen, lui-même d’une durée aléatoire.

Comment la guerre a-t-elle transformé les mouvements de population, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays ?

Des millions d’Ukrainiens sont rentrés au pays après avoir fui au début de la guerre, mais d’autres ont refait leur vie à l’étranger et souhaitent y rester. On ne dispose pas de chiffres suffisamment précis, mais on observe aujourd’hui à Kyiv certains signes d’une nouvelle baisse de la population, avec moins d’enfants dans les crèches et les écoles, et moins de circulation en ville. Dans le même temps, de nombreuses personnes déplacées sont venues s’installer dans la capitale ou dans des villes de l’ouest du pays après avoir quitté des régions plus exposées, comme Kharkiv ou les territoires occupés. Ces déplacements créent par ailleurs de nouvelles tensions entre les populations locales et les personnes déplacées, sans parler des clivages linguistiques et identitaires. Si beaucoup de russophones sont passés à l’ukrainien depuis 2022, d’autres continuent de parler russe, ce qui suscite parfois des tensions, notamment dans l’ouest du pays. Il existe également un ressentiment croissant entre ceux qui combattent et leurs familles, et ceux qui ont réussi, légalement ou non, à éviter la mobilisation. Après la guerre, la question ne sera pas seulement de reconstruire les infrastructures, mais aussi de reconstruire une société profondément transformée par ces déplacements, ces pertes et ces divisions.

La situation politique semble-t-elle aujourd’hui stabilisée autour de l’exécutif de Volodymyr Zelensky ?

Politiquement, la situation s’est relativement stabilisée depuis cet été – après la décision du président Zelensky de limoger le ministre de la Défense Mykhaïlo Fedorov, ce qui a suscité de nombreuses protestations, et la question de l’organisation de nouvelles élections en temps de guerre, ndlr. Les critiques à l’égard du président Zelensky restent toutefois nombreuses, notamment sur la corruption et la tolérance à l’égard de certains de ses proches. Dans un sondage récent, un peu plus de la moitié des Ukrainiens estimaient même que la corruption constituait un problème plus important que les frappes russes. Mais cela ne signifie pas qu’une majorité souhaite aujourd’hui des élections. L’idée d’organiser un scrutin en pleine guerre reste largement considérée comme irréaliste. Par ailleurs, si Zelensky est contesté sur sa politique intérieure, il bénéficie encore d’un soutien assez large concernant sa politique étrangère et sa manière de gérer les négociations. Une majorité d’Ukrainiens ne semble pas favorable à d’importantes concessions territoriales, notamment parce que très peu ont confiance en la volonté de Vladimir Poutine de s’en tenir à un accord. L’approche actuelle consiste donc plutôt à obtenir des cessez-le-feu limités, notamment sur les infrastructures énergétiques ou portuaires, afin de créer progressivement les conditions d’une négociation plus large. Sur ce point, malgré les critiques internes, l’exécutif ukrainien conserve un soutien important.

Propos recueillis par Charlotte Fromenteaud (06/10/2026).

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