Entretien réalisé le jeudi 24 septembre dans la matinée, par téléphone et en français (depuis Vienne).
Le 12 avril dernier, Péter Magyar renversait Viktor Orbán lors des élections législatives en Hongrie après seize années au pouvoir. Le nouveau Premier ministre détricote l’héritage de son prédécesseur, qui s’accroche au leadership de l’opposition. Éclairage avec la politologue hongroise Eszter Kováts, chercheuse à l’Institut de sciences politiques de l’université de Vienne…
Depuis son investiture en mai, Péter Magyar multiple les réformes, ramène la Hongrie vers Bruxelles et reste très populaire. L’état de grâce peut-il durer ?
Tous les partis d’Europe rêveraient d’une telle popularité, qui dépasse encore les 50 %, même si de plus en plus de critiques se font jour. Il y a une obligation d’euphorie. La semaine dernière, l’écrivain László Krasznahorkai (prix Nobel de littérature 2025, ndlr) considérait que les Hongrois sont injustes avec Magyar car ils attendent tout de lui, et tout de suite. La cérémonie d’investiture et la fête sur la place du Parlement, le déblocage des fonds européens, la mise à l’écart des hommes d’Orbán comme le président ou le procureur général et la réforme des médias publics marquent une rupture. Magyar veut faire rendre des comptes et montrer qu’il y aura des conséquences aux actions du régime passé. Néanmoins, malgré sa popularité, certains ont des doutes, on leur avait déjà promis beaucoup de choses en 1989, puis en 2010 – avec l’élection d’Orbán, ndlr. Quoi qu’il en soit, Magyar ambitionne un vrai changement de régime. Or, je vois trois difficultés. D’abord, la personnalité de Magyar, son omniprésence, sa constante volonté de rappeler ce que les Hongrois ont vécu durant seize ans. Ce « théâtre absolu » lui sert à gagner du temps. Mais on ne sait pas s’il parviendra à cesser ce genre de communication spectaculaire dans six mois ou un an. Son impulsivité n’est pas qu’un calcul, il paraît que c’est sa façon d’être, et cette attitude sera moins bien vue si des premières déceptions apparaissent ou si son gouvernement n’est plus aussi populaire. Pour l’heure, il incarne surtout un désir de vengeance. Deuxième obstacle : le parti de Magyar a tout promis à tout le monde. Sauf qu’ils ne peuvent pas tout donner immédiatement, car l’argent manque. Le gouvernement risque de devoir tailler dans les dépenses, surtout s’il insiste pour l’adoption de l’euro. Troisième difficulté : le respect de l’état de droit. Les électeurs attendent que Magyar le rétablisse et soit différent d’Orbán tout en démolissant efficacement le système Orbán. Il doit respecter la répartition des pouvoirs et l’autonomie des institutions indépendantes, mais que faire quand celles-ci prennent de « mauvaises » décisions comme nommer des gens qui seraient, selon Magyar, trop proches d’Orbán ?
Les détracteurs de Péter Magyar critiquent précisément son omniprésence, son arrogance et son autoritarisme. Existe-t-il un danger d’Orbán bis, d’autant qu’il provient du même parti ?
Oui et non. Jusqu’à présent, sa façon d’aborder l’État et la politique semble moins dangereuse que la méthode Orbán. Néanmoins, on sent bien que les choses doivent se passer comme il le veut, ce qui peut aboutir à une forme d’autocratie au sein de son parti. Un jour, il dénonce sur Facebook deux nominations à la télévision publique. Le lendemain, elles sont annulées. Un autre jour, il dit « non » au candidat choisi par le président pour devenir procureur général, et 141 députés de son parti, Tisza, le suivent. Je dirais qu’il est plus impulsif qu’autoritaire, avec un usage intensif des réseaux sociaux, rappelant Trump. Tout doit être visible. Les médias doivent parler de ses « posts » ou commentaires. Il a une voix très forte auprès de ses députés et de ses ministres, même si d’importantes tensions ont eu lieu en novembre 2025 pendant la campagne car Magyar était jugé trop directif. Pour l’instant, il semblerait que sa gestion des conflits et de l’opposition ne changera pas des manières d’Orbán, tout comme son attitude conflictuelle vis-à-vis de l’Ukraine, sa fermeté sur l’immigration, et sa prudence sur les questions concernant la communauté LGBT. Néanmoins, Magyar ne sera pas comme Orbán ; la popularité compte bien plus à ses yeux. Et puis les personnalités choisies pour la présidence de la République, l’Office national de recouvrement et de protection des biens (organe anticorruption, ndlr) et le Conseil des Médias approuvent des mesures extraordinaires pour se débarrasser du régime précédent, tout en ne se définissent pas comme des soldats de Magyar.
Orbán, son parti, ses médias et ses oligarques s’effondrent, écrasés par les coups de boutoir de Magyar. Quel avenir pour l’ancien Premier ministre, son parti Fidesz et sa galaxie ?
Personne n’imaginait qu’une telle situation puisse arriver aussi vite. On a beaucoup écrit sur l’hégémonie économico-médiatique de l’empire Orbán, la loyauté des oligarques, mais tout s’est effondré. Les liens n’étaient donc pas si fiables entre l’État et ces gens devenus riches ; ces derniers ne veulent plus réinvestir dans le Fidesz qui ne semble plus avoir de chance de revenir. D’autant plus avec la limitation à deux mandats du Premier ministre excluant un retour d’Orbán et celle à trois mandats des députés qui décimera les ténors du Fidesz en 2030, et empêchera les prétendants au pouvoir de devenir leader. Ceci étant, la popularité du Fidesz remonte, selon de récents sondages. Il y a donc une demande d’opposition, mais le Fidesz peine à remplir ce rôle à cause de son héritage. Quoi qu’il en soit, après seize ans de pouvoir sans partage, les critiques sur les promesses non remplies de Tisza, le non-respect de l’état de droit ou la « tyrannie » de Magyar sont absurdes. De mon point de vue, le Fidesz ne pourra pas incarner l’opposition et Orbán n’a pas d’avenir. C’est juste qu’il n’existe pas mieux pour l’instant en termes de leadership, de vision et d’unification d’électorats différents. Peut-être qu’Orbán aimerait se retirer, mais il a une responsabilité envers sa communauté, son parti. La mini-fronde au sein du Fidesz ne propose pas une rupture et reste très prudente. Orbán continue d’être un totem intouchable, il reste impossible de le rendre responsable de la corruption, la dégradation de l’état de droit ou la diabolisation des minorités. La nouvelle opposition viendra peut-être en partie de Mi Hazánk (Notre Patrie, extrême-droite, ndlr) et des déçus de Tisza. Ce n’est sûrement pas pour demain, mais éventuellement d’ici deux ans.
Propos recueillis par Joël Le Pavous (24/09/26).