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Entretien réalisé le mercredi 16 septembre dans l’après-midi, par téléphone et en roumain (depuis Cluj-Napoca).


Entre un pouvoir de l’ombre qui semble toujours actif et un travail de mémoire bâclé, la Roumanie continue de souffrir dans sa démocratie. Maître de conférences en science politique à l’université Babeș-Bolyai de Cluj-Napoca, George Jiclău donne son point de vue sur ces questions…

L’« affaire Pahonțu »* démontre-t-elle que de hauts membres de l’ancien régime communiste sont encore infiltrés dans les forces de l’ordre de l’État roumain ?

Le problème de fond est que nous n’avons jamais eu, au niveau de l’État, de clarification juridique documentée et officiellement reconnue concernant les événements de la révolution de 1989, y compris les personnes impliquées. On connaît bien la saga de la justice roumaine, avec ces dossiers qui ont été ouverts, classés, renvoyés, et ainsi de suite, de sorte que, 37 ans après les faits, nous ne disposons toujours pas d’une histoire officielle sur laquelle nous appuyer pour rendre les jugements qui s’imposent et appliquer les sanctions nécessaires. Nous avons d’innombrables récits à caractère historique, mais le problème est que bon nombre de ces déclarations peuvent se contredire. Chacun a sa propre version de la vérité. Or, une histoire officielle serait tout à fait possible à mettre au jour ; il y a suffisamment de personnes occupant aujourd’hui des postes publics importants, que ce soit au sein de la fonction publique de l’État, dans divers secteurs clés de l’économie ou au sein même des structures de sécurité, qui admettent avoir appartenu par le passé à diverses institutions de l’ancien régime communiste. Il y a aussi cette question : que font désormais les enfants, les petits-enfants, les « héritiers » de ces individus qui ont joué un rôle extrêmement important pendant la période communiste ? Je pense que personne ne peut nier que ce milieu existe et qu’il continue d’exercer une influence constante, significative et importante sur l’évolution de la société roumaine et de l’État roumain, y compris dans les luttes politiques et électorales auxquelles nous assistons.

Toutes sortes de rumeurs ont depuis toujours circulé concernant l’influence des services secrets sur la vie publique et politique roumaine. Selon vous, quelle est aujourd’hui le véritable poids de ce « pouvoir de l’ombre » en Roumanie ?

On peut affirmer sans aucun doute que cette influence existe, mais il est impossible d’en mesurer l’ampleur. Le cas de Pahonțu est en ce sens frappant ; on évoque son influence sur l’actuel président, sur d’autres personnalités importantes au sommet de l’État, ainsi que sur d’anciens présidents. Surtout, ce que l’on constate à l’œil nu en Roumanie, c’est que bon nombre des luttes politiques sont influencées depuis l’extérieur des partis, et d’un milieu associé aux services secrets. Aujourd’hui, on ne peut nier l’existence de ces influences. Officiellement, la Roumanie est une démocratie représentative par le biais du Parlement et des partis. Or, ce sont précisément ces institutions de l’État qui ont depuis toujours le taux de confiance le plus bas auprès de la population, qui est loin d’être dupe. Bien en deçà d’autres entités importantes sur le plan social et politique, mais qui ne sont pas associées à la démocratie, comme l’Église, l’armée, les pompiers… Il s’agit d’un déficit de confiance majeur qui érode fortement notre démocratie dans son ensemble. Les révélations dans l’affaire Pahonțu constituent un épisode de plus, parmi tant d’autres, où les discussions s’articulent autour d’un fond de vérité au sein d’un contexte général marqué par le manque de confiance.

D’après ce que vous dites, la Roumanie ne parvient pas à mener à bien son travail de mémoire, à établir cette histoire officielle une fois pour toutes. Que faudrait-il pour que cela se produise ?

D’après moi, cet état d’incertitude identitaire, lié à ce qu’il s’est passé lors de la révolution de 1989 et à toutes ses conséquences, comme la polarisation des opinions et les vérités parallèles sur des questions historiques fondamentales, ne fera que s’accentuer avec le temps. De plus, en tant que société, nous sommes devenus extrêmement fragmentés en camps de toutes sortes, et en divers systèmes de valeurs. Certains sont pour l’Europe, d’autres disent qu’elle prend nos ressources et nous envoie des migrants, par exemple. Certes, nous ne sommes pas les seuls en Europe dans cette situation, il n’y a qu’à voir ce qu’il se passe en ce moment en Allemagne avec la montée des extrêmes. Mais il me semble que notre manque de confiance envers les institutions de l’État que je mentionnais plus haut accentue encore davantage une spirale vicieuse qui ne fera que nous entraîner vers le bas. Aujourd’hui, même si quelqu’un venait avec les meilleures intentions du monde, il serait immédiatement écarté, perdu dans tout ce vacarme politique. À mon sens, nous devrions nous montrer un peu plus indulgents envers les responsables politiques en général. Dès que nous trouvons quelqu’un qui semble avoir du potentiel, nous lui imposons d’énormes attentes en espérant qu’il résolve tous les problèmes. Personne, aussi capable et compétent soit-il, ne peut résoudre à lui seul tous les problèmes qui se sont accumulés dans notre société. Il serait peut-être bon de revoir nos attentes et nos illusions afin de ne plus être aussi déçus à l’avenir.

Propos recueillis par Carmen Constantin (16/09/26).

* Début de l’article sur l’affaire Pahonțu édité sur le site de Le Monde, le 3 septembre 2026. Par Marine Leduc (Bucarest, correspondance) :

Le président roumain Nicușor Dan, fragilisé par des révélations sur le chef de sa garde rapprochée

Le général Lucian Pahonțu, chef du service de protection et de garde rapprochée, est un ancien lieutenant de la Securitate, la police politique secrète roumaine, et aurait également été présent lors de la répression des manifestions de juin 1990.

En Roumanie, les enquêtes publiées par le média d’investigation Recorder font souvent trembler la vie politique du pays. C’est le cas de celle qui a été publiée le 26 août, qui déstabilise directement le président roumain, Nicușor Dan. La journaliste Alexandra Șerban y détaille la biographie du général Lucian Pahonțu, 61 ans, chef du service de protection et de garde rapprochée (SPP) depuis vingt ans, qui est apparu récemment sur une photographie aux côtés du chef de l’État. La journaliste révèle un passé sombre, celui d’un ancien lieutenant de la Securitate, la police politique de la dictature communiste, qui aurait été proche de Vasile Milea, le dernier ministre de la défense (1985-1989) de Nicolae Ceaușescu.

Selon plusieurs documents, Lucian Pahonțu a fait partie de l’unité qui a réprimé les manifestants lors du premier jour de la révolution roumaine, le 21 décembre 1989, faisant 48 morts. Il aurait également été présent lors de la violente « minériade » des 13 et 14 juin 1990, quand des mineurs ont été appelés pour tabasser les manifestants, en particulier des étudiants, qui protestaient contre l’élection du président Ion Iliescu, accusé d’appartenir à la vieille garde communiste.

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