Entretien réalisé le samedi 13 juin dans la soirée, au cinéma Europa à Bucarest, en roumain.
Dans de précédents entretiens, nous avons évoqué le manque de salles et de financements pour le cinéma en Roumanie. Malgré un tableau plutôt sombre, de nouvelles initiatives apparaissent, comme au cinéma Europa à Bucarest. Il est devenu, selon la presse locale, le « nouveau point de rencontre de la Gen Z ». Cristi Crețulescu est publicitaire et cofondateur de l’association Susțin qui a repris la gestion du lieu…
En octobre 2024, vous avez redonné vie au cinéma Europa qui était au bord de l’abandon. Dans quel but ?
Le cinéma Europa est un vieux cinéma de quartier – situé au numéro 127 de Calea Moșilor, il date de 1935 et s’appelait à ses débuts le cinéma Miorița, ndlr – qui appartient à RADEF RomâniaFilm*, agence du ministère de la Culture. Cette agence avait du mal à le maintenir à flot et n’arrivait pas à le vendre. En octobre 2024, nous avons vu qu’il était à louer, et on s’est lancé. Nous ne sommes pas spécialisés dans le domaine, nous faisons de la publicité, nous produisons aussi des films, et nous n’avions aucune expérience de contact direct avec le public. Mais quand on a appris qu’on pouvait louer une salle de cinéma, on a quand même foncé. On est venu, on a vu que c’était un peu miteux, mais on s’est dit qu’il y avait quelque chose à créer. Cela n’a pas été simple, il y avait beaucoup à faire concernant la technique et la maîtrise du système de licences. Nous avons dû procéder à des réparations pour le toit qui fuyait, mais aussi le chauffage et la climatisation. Nous devrions aussi changer les sièges et intégrer des technologies plus modernes dans son fonctionnement, mais cela coûte très cher. Alors on y va petit à petit. L’essentiel pour nous est de conserver ce qui rend ce cinéma unique : son style visuel, un peu rétro, ses contenus accessibles et la présence de bénévoles. Je dois admettre que d’un point de vue commercial, ce n’est pas très rentable, mais dans le cadre d’un projet culturel, plus on s’y investit, plus on voit que les chances de pérennité augmentent afin que le lieu reste un cinéma et ne devienne pas une autre salle de jeux d’argent, ou une banque. Au final, c’est très valorisant de se dire qu’on a repris un projet abandonné et réussi à le faire renaître.
* L’Agence autonome de distribution et d’exploitation cinématographique RomâniaFilm (RADEF) est une société d’État roumaine, créée dans les années 1950 lors de la nationalisation des salles de cinéma sous la période communiste. Alors qu’au début des années 1990 environ 600 cinémas étaient gérés par la RADEF, devenue une agence autonome, il n’en reste aujourd’hui plus que six dans le pays. Le cinéma Europa est le seul à Bucarest. (Ndlr)
Effectivement, vous avez eu plus de 100 000 entrées en l’espace d’un an et demi pour une salle de 240 places. Un beau succès…
À vrai dire, nous sommes assez surpris. Je pense que c’est d’abord grâce à l’offre de films. Nous avons mis en place des semaines thématiques avec six à huit films autour d’un réalisateur, d’un acteur ou d’un thème précis. Parallèlement, nous avons essayé de communiquer le plus possible sur les réseaux sociaux, et le plus honnêtement possible, sur ce que nous faisions. Petit à petit, le public a compris notre démarche ; nous voulions recréer l’atmosphère d’un cinéma de quartier d’antan, une expérience différente de celle des centres commerciaux. Dès le début, notre message au public a été clair… « Ce n’est pas un cinéma comme les autres, les sièges grincent un peu, on les répare toutes les semaines, ce n’est pas un cinéma de centre commercial. Mais pour éviter que cela devienne une énième salle de jeux d’argent, nous vous demandons d’être patients. » Plus tard, nous aimerions diffuser des œuvres d’art et essai, mais pour l’instant, nous essayons de fidéliser le public en programmant des films célèbres et des classiques. Au bout du compte, on doit quand même vendre des billets, il faut être un peu compétitifs et originaux, sans quoi nous n’arriverons pas à maintenir le cinéma en activité.
Les bénévoles ont un rôle important au cinéma Europa. Ils sont plus d’une centaine dont une majorité de lycéens. Comment expliquez-vous leur engouement ?
J’ai lu quelque part que la « génération Z » est une génération qui revient au cinéma, et nous le constatons. Ils cherchent une autre expérience que celle des centres commerciaux. Quand on a fait un appel aux bénévoles, beaucoup ont eu envie de s’investir. Nous les laissons faire des propositions de films, s’occuper de la communication, s’exprimer, être présents lors de séances, à la billetterie, et mener à bien un projet sans pression. D’une certaine manière, cette dimension bénévole est devenue tout aussi importante que le cinéma lui-même. Au fur et à mesure, c’est devenu une sorte d’espace communautaire où les bénévoles et le public régulier se retrouvent. Une fois par mois, on fait une réunion informelle avec les bénévoles et on regarde un film. Le film passe parfois au second plan, les échanges qui suivent sont aussi très riches.
Propos recueillis par Marine Leduc (13/06/26).