Entretien réalisé le lundi 15 juin dans la matinée, par téléphone et en roumain.
Bogdan Suditu est maître de conférences à la Faculté de géographie de Bucarest et siège à la commission technique d’urbanisme de la capitale. En mai 2025, nous l’avions interrogé sur les urgences auxquelles la ville doit faire face*. Un an après, et avec un nouveau maire en poste depuis décembre dernier, quelle est la situation ?…
Lors de notre précédent échange, vous aviez mis l’accent sur le besoin d’une réforme administrative au sein de la mairie de Bucarest. Nous avions également abordé des sujets cruciaux comme la mobilité urbaine. Aujourd’hui, où en sommes-nous ?
La mobilité reste un enjeu majeur pour Ciprian Ciucu (le maire actuel, ndlr). Elle concerne à la fois les transports publics, mais aussi le stationnement et la création d’espaces piétons. Des projets d’infrastructures ont été lancés sur ces trois volets, et ceux qui étaient déjà en cours ont été relancés. Je fais référence ici aux lignes de tramway, qui sont prioritaires. Par ailleurs, des emplacements ont été identifiés pour la réalisation de parkings via des partenariats public-privé ou des concessions. Là aussi, les projets sont en cours. Quant aux espaces piétons, ils concernent surtout les lieux où il y a beaucoup de monde, comme les environs de l’université de Bucarest et de l’université Ion Mincu, les rues Edgar Quinet et Biserica Enei notamment. Ce quartier va faire l’objet d’un concours d’urbanisme de manière à le rendre piéton et plus « vert », dans l’idée de le transformer en un véritable lieu de socialisation et non plus un simple parking de part et d’autre du trottoir, comme c’est le cas aujourd’hui. Autre chose, le Conseil général de la municipalité de Bucarest a récemment modifié le mode de tarification des véhicules. Jusqu’à présent, les voitures hybrides ne payaient pas de frais de stationnement en centre-ville ; cela a changé, seules les voitures totalement électriques en sont désormais exemptées jusqu’en 2027. Après l’entrée en vigueur de cette mesure, le nombre d’abonnements au stationnement a doublé en une seule semaine. Ce qui est très bien. L’important est que cet argent serve à des projets destinés à développer une meilleure mobilité, et que la population sache à quoi il sert, qu’elle ait le sentiment que ces frais de stationnement sont réinvestis à bon escient. Cette taxation devrait effectivement alimenter un fonds consacré à l’aménagement de zones de mobilité – où la circulation de certains véhicules peut être restreinte, ndlr –, et à la création de voies réservées au transport public. Tout cela montre que si des politiques sont correctement communiquées et qu’il y a une traçabilité des fonds, elles sont mieux acceptées par les citoyens.
* https://regard.ro/bogdan-suditu-2/
Quels sont les autres dossiers majeurs ?
Bien entendu, la question de la propreté de la ville est là aussi un enjeu prioritaire. Un autre sujet concerne l’identification du patrimoine immobilier de la municipalité, c’est-à-dire des biens immobiliers et des terrains, l’évaluation et la valorisation de celui-ci afin que la municipalité puisse en jouir pleinement. Un inventaire est en cours. Bien qu’il existe une obligation légale concernant la mise à jour continue du patrimoine immobilier public et privé de la municipalité, cela n’a plus été fait depuis 2008… Le maire l’a notamment constaté lors d’une visite d’un terrain à l’abandon jonché de déchets, appartenant officiellement à la mairie. Une stratégie immobilière coordonnée a donc été mise en place afin de connaître le nombre de ces terrains et de ces constructions, leur statut juridique, et comprendre pourquoi ils ne sont pas utilisés. Je coordonne actuellement ce processus avec plusieurs collègues de la mairie, de l’Association de développement intercommunautaire pour la zone métropolitaine de Bucarest, de l’administration du fonds immobilier, de la police locale et d’autres institutions. Nous devons remettre cet inventaire des biens publics et privés de la municipalité d’ici au 15 juillet, avec un état des lieux et des propositions concrètes dans la perspective de leur réutilisation. Cela pourra résoudre divers problèmes, par exemple pour des théâtres ayant un besoin urgent d’espace afin d’entreposer des décors. La nécessité d’espaces d’archivage a aussi été exprimée par plusieurs institutions. Autre exemple : l’administration municipale gère tous les terrains sur lesquels se trouvent des polycliniques lesquelles, au fil du temps, ont été privatisées et vendues à des médecins, cabinet par cabinet. L’ensemble du bâtiment de l’une d’elles, dans le secteur 6, est une propriété privée située encore une fois sur un terrain appartenant à la municipalité. L’ancien maire du secteur, qui n’est autre que l’actuel maire général, avait auparavant demandé à la municipalité de pouvoir gérer ce terrain et y a construit une crèche. C’est le type d’action que cet inventaire facilitera en identifiant les terrains, puis en analysant quels types d’infrastructures manquent et les investissements à réaliser. Sans parler, bien sûr, des nombreux bâtiments inutilisés du centre-ville…
Précisément, quid de la rénovation de ces bâtiments…
Ce sujet englobe deux aspects. Il y a un réel dynamisme de la part de l’autorité municipale pour la consolidation des bâtiments présentant un risque sismique. Elle prépare les projets et obtient des financements de la part du ministère du Développement, tant pour les bâtiments résidentiels que pour les bâtiments municipaux. Il y a du mieux, même si les fonds sont encore insuffisants vu le nombre élevé de bâtiments à risque ; il est nécessaire de compléter ce manque par d’autres mesures. Par ailleurs, se pose aussi la question de la propreté de ce patrimoine et de son esthétique urbaine. Nous avons une loi sur les façades datant de 2013 qui n’est malheureusement pas appliquée à Bucarest. Pour y remédier, on réfléchit actuellement à la mise en place d’un règlement visant à nettoyer les façades, retirer les affiches illégales et les graffitis, des mesures plutôt douces. C’est l’administration en charge des rues qui est responsable de ce volet nettoyage, et, même s’il n’existe pas encore de règlement approuvé, un mécanisme est actuellement en discussion. L’idée est la suivante : si un propriétaire n’a pas les moyens d’agir, la mairie s’en charge et elle sera remboursée par celui-ci ultérieurement. Bucarest doit s’inspirer de ce qui a été fait à Oradea, Sibiu, Brașov et Cluj, des villes qui ont appliqué la loi en incitant les propriétaires à entretenir leur bâtiment.
Propos recueillis par Benjamin Ribout (15/06/26).