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Entretien réalisé le mercredi 27 mai dans la matinée, par téléphone et en roumain.


Depuis fin avril, une ordonnance d’urgence encadre plus strictement le marché du travail roumain pour les ressortissants non issus de l’Union européenne. Explications avec Anatolie Cosciug, chercheur à Cluj au Centre d’études comparatives sur les migrations…

Dans quel contexte s’inscrit cette mesure qui est passée relativement sous les radars ?

Sans doute en raison de la crise politique, l’ordonnance est en effet passée plutôt inaperçue alors qu’elle implique non seulement des communautés importantes d’immigrés mais aussi notre société dans son ensemble. Le texte est présenté comme positif pour les travailleurs car il prévoit davantage de contrôle vis-à-vis des employeurs. Néanmoins, c’est à nuancer. Les agences de placement souhaitant recruter devront désormais débourser 75 000 euros afin de poursuivre leurs activités, à la manière d’une garantie. Nul doute que cette pression se répercutera sur les employés dont le lien de dépendance à l’égard des employeurs va s’intensifier. Il y a ensuite tout le volet numérisation, et, notamment, la plateforme WorkinRomania.gov.ro par laquelle devront passer les agences de placement. Or, celle-ci n’est pas encore tout à fait au point alors que la législation est déjà entrée en vigueur… De fait, les gens ne savent pas quoi faire ; ça n’a pas été bien pensé ni même testé en amont. Dans les autres pays, ce type de processus prend trois à quatre ans, et leur mise en place implique tous les acteurs concernés, travailleurs immigrés inclus. Chez nous, cela n’a pas été le cas. Rien n’a été débattu, discuté ou expliqué. Il y a ce sentiment que c’est à prendre ou à laisser, et qu’en définitive, l’avis des immigrés ne compte pas. Enfin, des syndicalistes et des juristes s’interrogent plus largement sur la légalité de certains aspects de cette ordonnance en matière de droit du travail.

La plateforme en question ne doit-elle pas précisément limiter les abus ?

Elle est effectivement censée centraliser les demandes des employeurs en fonction des secteurs en pénurie de main-d’œuvre. Cela implique que tout le monde joue le jeu, et que tous les employeurs fassent connaître leurs besoins, ce qui est assez compliqué. D’autant que les situations diffèrent fortement d’un département à l’autre. Il m’est difficile de croire que les informations de la plateforme seront réellement connectées au marché du travail sur le terrain. Par ailleurs, nous avons à la base un problème de collecte de données. Pour l’instant, les seuls chiffres fiables viennent de l’European Labour Authority. Selon elle, il n’y a pratiquement aucun secteur, métier ou domaine d’activité en Roumanie qui n’ait besoin de dizaines voire de centaines de milliers de travailleurs. Il est crucial d’en tenir compte. C’est pourquoi la CDMIR – Coalition pour les droits des migrants et des réfugiés, ndlr –, dont je suis membre, considère qu’il est urgent de protéger ces migrants extracommunautaires dont le nombre total dans notre pays est inconnu. À l’heure actuelle, on sait juste qu’environ 210 000 disposent d’un permis de séjour et d’un contrat de travail. Or, plusieurs centaines de milliers de personnes sont passées par la Roumanie ces dernières années. Mais comme il n’y a guère eu de suivi, il est très difficile de savoir où nous en sommes.

Comment ces travailleurs réagissent-ils à l’ordonnance ?

Celle-ci durcit considérablement les conditions de régularisation. Par exemple, elle empêche le travailleur étranger de changer d’employeur de sa propre initiative durant ses six premiers mois en Roumanie. Et pendant les deux premières années de présence sur le territoire, sa situation ne peut être régularisée que par l’intermédiaire de l’agence de placement qui a géré son contrat initial. J’en ai accompagné certains dans leurs démarches de régularisation qui travaillent de manière irrégulière. Tout est très lourd et complexe. Sans parler du mépris à leur égard. Après avoir obtenu un rendez-vous, il faut régler ses papiers dans un laps de temps très limité, c’est juste mission impossible. Cela renforce l’illégalité et la précarité. Les guichets et les agents sont peu nombreux, les documents à fournir et à traduire pléthoriques, dans des départements certains documents sont demandés, dans d’autres pas, etc. Sans parler des cas où, faute de respecter les délais impartis, certains sont placés en détention et expulsés dans les jours qui suivent. Au passage, cela crée aussi des problèmes aux employeurs qui peuvent être accusés de traite d’êtres humains… Au début, de nombreuses organisations de la société civile soutenaient cet effort de régularisation, mais l’optimisme est retombé. Le texte s’inscrit dans une longue tradition d’élaboration des politiques publiques roumaines en matière de migration où ce sont les entreprises privées qui dictent la manière dont elles sont mises en œuvre. Encore plus dans un contexte de vague populiste. Le sujet polarise, l’État laisse donc le flou demeurer. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que toute nouvelle législation en la matière soit perçue de façon négative par la société. Il faut absolument changer la manière dont nos institutions appréhendent les travailleurs immigrés. Cela crée beaucoup d’incertitude parmi eux, voire un climat de peur. L’Espagne a fait exactement l’opposé ; les autorités y ont expliqué bien en amont les tenants et les aboutissants de leur processus de régularisation de 500 000 personnes. Avec des délais réalisables. Chez nous, on ne prévoit que soixante jours, alors que le processus devrait durer en moyenne au moins deux ans.

Propos recueillis par Benjamin Ribout (27/05/26).

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