Entretien réalisé le dimanche 19 avril en milieu de journée, par téléphone et en anglais.
Suite aux récentes élections, la Hongrie prend un nouveau départ. Mais qu’en est-il de sa situation économique ? État des lieux avec Péter Ákos Bod, professeur d’économie à l’université Corvinus de Budapest…
Si le régime de Viktor Orbán n’est peut-être pas responsable de tous les maux actuels de l’économie hongroise, dans quelle mesure est-il à l’origine de certains d’entre eux ?
La conjoncture n’a guère été favorable, certes, mais il faut aussi admettre qu’à partir de 2020, le régime d’Orbán a perdu de son élan et n’a pas su s’adapter aux changements. Il a commencé par beaucoup dépenser dans le but de remporter les élections de 2022, lesquelles ont été finalement faciles à gagner du fait d’une opposition trop fragmentée. Le budget de l’État s’est retrouvé en grande difficulté, un peu comme celui de la Roumanie puisque les deux pays sont extrêmement proches de la catégorie « non-investment grade » – ou catégorie spéculative avec un risque élevé de non remboursement de la dette, classement attribué par les principales agences de notation, ndlr. C’est donc un problème, tout comme l’inflation. Deuxièmement, le gouvernement a commencé à gérer l’économie de manière très étatiste, en fixant les prix et les marges ; ce qui est relativement anti-européen et totalement contraire à l’économie de marché. Autre aspect, l’étrange politique industrielle menée par l’exécutif, avec beaucoup d’argent investi dans un secteur en particulier, l’automobile. La Hongrie était censée s’imposer comme l’un des principaux producteurs mondiaux de batteries. Or, l’intention témoigne d’une méconnaissance totale de nos atouts car nous ne disposons pas de la main-d’œuvre et encore moins de l’énergie nécessaires à de tels investissements. De fait, nous importons près de la moitié de notre consommation d’énergie. Nous avons alors investi dans des entreprises chinoises et coréennes de batteries qui faisaient venir leur propre main-d’œuvre, tout en important du gaz, de l’électricité et du pétrole russes… Une stratégie de relance qui ne tient pas debout. Sur les trois dernières années, le pays a généré une croissance proche de zéro – et même négative en 2023, -0,9%, ndlr –, c’est unique en Europe mais aussi dans l’histoire moderne de notre pays. L’économie est au point mort ; et Orbán n’a jamais présenté le moindre programme de récupération économique durant sa campagne. Mon analyse est qu’il ne s’est jamais soucié de l’économie. Pour lui, il s’agissait surtout de satisfaire les grandes entreprises allemandes fabricantes de voitures électriques d’un côté, les Chinois de l’autre, sans oublier la Russie et son énergie.
On peut s’attendre à des déblocages de fonds de la part de Bruxelles. Qu’est-ce que cela pourrait résoudre à court et moyen terme ?
L’absence de croissance s’explique effectivement en partie par le blocage des fonds européens, lesquels affluaient dans l’économie au cours des années précédentes, à hauteur de 2 voire 3% du PIB. Cela parce que le pays ne respectait pas l’état de droit. La coupure du robinet a été en soi un choc. Si le nouvel exécutif montre patte blanche et que les fonds sont débloqués, les perspectives vont changer. Avec une victoire d’Orbán, nous aurions certainement été déclassés en catégorie spéculative par les agences de notation. Je suis donc très soulagé, le pire a été évité. Dès l’annonce des résultats, notre taux de change a grimpé en flèche, au plus fort depuis quatre ans. L’engouement revient et les fonds européens vont apporter une bouffée d’oxygène à court terme. Même chose sur le long terme si nous parvenons à utiliser correctement le Mécanisme européen pour la reprise et la résilience ; cela modernisera l’économie et nous permettra d’économiser de l’énergie.
Il semblerait que tout un système soit à réformer, tant aux niveaux administratif, économique, judiciaire que social. Est-ce totalement vrai ?
L’ancien gouvernement dépensait uniquement en faveur de ses proches et de sa clique. Du coup, certains secteurs ont été particulièrement mis sous pression. Vous avez mentionné la justice, elle a beaucoup souffert, mais je nuancerais toutefois en précisant que de nombreux magistrats ont continué de se comporter de manière tout à fait professionnelle, malgré le contexte. Dans la fonction publique aussi, tout n’est pas complètement noir. Ceci dit, il est clair qu’il est désormais indispensable de se débarrasser des apparatchiks du Fidesz, et de reconstruire beaucoup de choses en Hongrie. Orbán avait réformé le système électoral en 2012, et le piège s’est retourné contre lui*. Il n’a jamais pensé que quelqu’un d’autre que lui obtiendrait un jour la majorité des deux tiers au Parlement… Voilà pourquoi la victoire du parti de Magyar relève du miracle ; ses jeunes partisans ont réussi à battre le Fidesz avec une marge stupéfiante. Conséquence directe : la réorganisation parfaitement justifiée de l’administration sera facilitée car soutenue par le Parlement. Il devrait y avoir une transformation profonde du système, comme après un changement de régime. Le nouveau Premier ministre semble prêt à en découdre et dispose d’une équipe plutôt solide. Je connais les personnalités censées diriger le ministère des Finances, elles sont compétentes. Et la prochaine ministre des Affaires étrangères, Anita Orbán, qui n’a pas de lien de parenté avec Viktor Orbán, est également une personnalité connue et de qualité. Cela prend forme petit à petit. La tâche est difficile, mais je sens un soutien de la part de l’Europe, ainsi qu’une prise de distance vis-à-vis de Moscou.
Propos recueillis par Benjamin Ribout (19/04/26).
* « Objectif affiché par les conservateurs au pouvoir : encourager un vote plus responsable et mieux intégrer les nombreux Hongrois de l’étranger. L’opposition y voit surtout une façon subtile de restreindre l’accès au vote au profit du parti majoritaire, le Fidesz, en prévision des législatives de 2014. » (Le Monde, 02/11/2012).