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Entretien réalisé le vendredi 27 février en milieu de journée, par téléphone et en roumain.


La fiscalité est plus que jamais au cœur de la politique roumaine en cette période d’austérité. L’économiste Dan Popa livre son analyse sur le sujet…

Pourquoi l’État ne parvient-il pas à prélever davantage l’impôt ?

Il s’agit clairement d’un problème de volonté. Preuve en est, si l’État voulait prélever davantage, il numériserait les services. Il y a eu un projet avec la Banque mondiale pour la numérisation de l’ANAF (les autorités fiscales, ndlr). Mais pour le moment, celui-ci a été abandonné*. Alors qu’il ne coûterait presque rien à l’État roumain… Le même programme a été une réussite en Bulgarie où le prélèvement de l’impôt a augmenté d’environ 30 %, c’est énorme. De son côté, la Roumanie vit à crédit depuis 1995. Nos recettes fiscales représentent 27 % du PIB, contre près de 40 % en moyenne dans les pays de l’UE. Même chose avec la TVA que nous devrions mieux percevoir ; là aussi nous avons un trou de 65 milliards de lei (soit 13 milliards d’euros, ndlr)**. De mon point de vue, seule l’absence de volonté politique est en cause. L’évasion fiscale est tacitement acceptée, tout comme l’important volume d’argent non déclaré qui circule dans l’économie. Cela ne dérange pas les politiciens, notamment au niveau local, puisque souvent les chefs des agences fiscales départementales ont des accointances avec ceux-là même qu’ils devraient contrôler. Une manne qui permet de financer toutes sortes de choses, des campagnes électorales en particulier. Il y a eu de nombreux cas d’inspecteurs de la lutte contre la fraude qui, une fois arrêtés puis condamnés, ont été rapidement libérés. Nous sommes face à une faille systémique.

* L’avènement de la facture électronique début 2024, bien avant d’autres pays européens, n’est qu’un des nombreux aspects de la numérisation du système fiscal (ndlr).

** À ce sujet, voir notre précédent entretien avec l’économiste Christian Năsulea, début 2025 : https://regard.ro/christian-nasulea-3/

D’après vous, la numérisation est-elle la solution ?

Oui. La circulation de l’argent dans l’économie serait traçable dès le départ, les possibilités de contourner la loi diminueraient. Aujourd’hui, les conditions de travail et les équipements informatiques à l’ANAF ne sont pas en phase avec notre époque. Avec ce programme de la Banque mondiale, lancé en 2013 puis abandonné, tous les ordinateurs du fisc aux niveaux central et local seraient connectés. Chaque nouveau directeur de l’ANAF promet une réforme mais rien ne change ; elle est toujours perçue comme une institution avec laquelle il est possible de s’arranger. Autre écueil, le ministre des Finances ne dispose pas d’un pouvoir très large pour pouvoir véritablement taper du poing sur la table. Les seuls progrès sont impulsés depuis l’étranger. Prenez le passage annoncé pour le mois de juin à la facturation électronique pour certaines personnes physiques payées en droits d’auteur ; la mesure s’inscrit dans la même logique de réforme fiscale et de numérisation exigée par l’UE.

Comment jugez-vous l’action du gouvernement Bolojan sur ces aspects ?

Le ministère des Finances vient de publier un communiqué annonçant que janvier a été le premier mois conclu avec un excédent budgétaire depuis 2019. C’est encourageant. Le pays est toujours attractif pour les investisseurs, mais il est fondamental que les réformes soient menées à bien. Leur annonce a été très bien accueillie, c’est un paquet ambitieux. D’un autre côté, la pilule est un peu dure à avaler pour la société… Mais cette austérité est nécessaire car elle implique de maîtriser à la fois les dérapages budgétaires et notre déficit courant, c’est-à-dire tout ce que nous consommons sous la forme d’importations. Cela passe par une réduction des dépenses. Ceci dit, à mon sens, cela doit être fait de manière intelligente, et non pas au détriment de domaines chroniquement sous-financés comme l’éducation et la santé. Mieux recouvrir l’impôt est donc une obligation, tout comme accroître la production nationale et réindustrialiser le pays, ou restructurer les entreprises publiques. Pour cela, nous avons besoin de volonté politique, mais aussi d’adopter l’Euro à un moment donné. Peut-être aux environs de 2030-2033 si nous parvenons à réduire considérablement notre dette et nos déficits fiscaux. La fraude à l’impôt et le travail au noir sont de véritables fléaux. Dans des secteurs comme le tourisme, c’est flagrant*. D’autant que cet argent n’est jamais utilisé pour moderniser les infrastructures ; il circule mais la qualité du service ne s’améliore pas. La vision roumaine a toujours été court-termiste. J’en reviens à la Bulgarie… On constate un phénomène très intéressant depuis leur passage à l’Euro en début d’année : des personnes qui travaillaient à l’étranger commencent à rentrer au pays. D’une part, parce que leur pouvoir d’achat y a augmenté et que les impôts sont toujours moins élevés qu’à l’Ouest. Mais c’est aussi le signe que l’État bulgare travaille mieux qu’avant à tous les niveaux. C’est un cercle vertueux, quand la base d’imposition augmente, l’État peut faire davantage. Après les efforts pour entrer dans l’Euro, ce pays voisin est désormais mieux paré pour encaisser les chocs. Nous devrions nous en inspirer.

Propos recueillis par Benjamin Ribout (27/02/26).

* Ce que corrobore le consultant Cristi Pitulice dans l’un des entretiens de notre édition précédente : https://regard.ro/cristi-pitulice-2/

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