Entretien réalisé le vendredi 13 février en milieu de journée, par téléphone et en roumain.
À l’image d’une année 2025 plus que morose, le tourisme roumain marque le pas. Explications avec Cristi Pitulice, consultant en tourisme…
Comment expliquez-vous les mauvais chiffres de l’an dernier ?
2025 a effectivement connu les pires résultats de ces trente dernières années. La baisse est de l’ordre de 2% chez nous, alors que le tourisme en Europe a augmenté de 3%. Avec la Slovaquie, nous sommes le seul pays où ce secteur est en décroissance. Une baisse non seulement importante du côté des touristes roumains, mais encore plus dramatique concernant les touristes étrangers. C’est aussi en 2025 qu’il y a eu le plus grand nombre d’établissements du secteur de la restauration qui ont fermé leurs portes. Selon moi, on peut distinguer trois raisons principales. En premier lieu, le cadre législatif n’est pas du tout adéquat, avec une atomisation des responsabilités entre acteurs locaux et nationaux. Deuxièmement, l’absence de stratégie de la part des autorités… Au vu de notre économie et de nos atouts culturels et naturels, le tourisme devrait contribuer à hauteur de 3 % de notre Produit intérieur brut. Or, l’État investit plus d’argent dans le tourisme qu’il n’en retire, ce qui est rare à l’échelle mondiale. Enfin, le troisième aspect est lié aux chèques-vacances. Cette mesure populiste et mal appliquée a maintenu le secteur dans une sorte de coma artificiel. Chaque année, le gouvernement injecte 300 millions d’euros afin que le personnel du secteur public puisse partir en vacances. À la base, l’initiative est louable, sauf que cette manne a été utilisée de manière aléatoire, accentuant la pression sur le littoral et la vallée de Prahova lors de certaines périodes. Les tarifs y ont augmenté et les gens n’ayant pas ce type de chèque ont préféré aller en Bulgarie ou en Grèce. Cette forme de gratuité a agi comme un cache-misère ; de nombreuses maisons d’hôtes et hôtels se sont développés uniquement pour satisfaire ce modèle. Or, il n’est pas viable. De fait, ces établissements ont été réduits de moitié en 2024. Il ne reste alors que des lieux comme Năvodari ou Bran-Moeciu, construits sans aucune cohérence et où les gens ne reviennent pas.
Quelles seraient les alternatives ?
Malheureusement, les acteurs qui arrivent à se maintenir en viennent souvent à ne plus déclarer leurs activités. Je pense à de nombreux opérateurs sur la côte qui ne font plus de factures pour combler la hausse des prix, ou encore de la TVA – qui est passée, à partir du 1er août 2025, de 9 à 11% pour les maisons d’hôtes et les hôtels, et de 5 à 11% pour les restaurants, ndlr. Parallèlement, Bucarest est sans doute la capitale européenne la moins accueillante pour les touristes, avec des tarifs hôteliers légèrement moins chers qu’à Vienne, Budapest ou d’autres capitales de la région. Mais qu’offre-t-elle ? Le tourisme dit de luxe, avec de la balnéothérapie ou des spas, y est quasi inexistant si on la compare à d’autres grandes villes d’Europe de l’Est. Même chose avec le shopping, nous sommes à des années-lumière d’Istanbul ou de Milan. Et sur le plan culturel, hormis le festival Enescu, citez-moi un autre événement pouvant attirer les touristes étrangers ? Nous ne sommes pas non plus une destination sportive, historique ou événementielle faute d’espaces dédiés ou de festivals du type Untold comme à Cluj, ville qui a été beaucoup plus audacieuse.
Toutefois, il semblerait que l’État souhaite mettre un peu d’ordre dans l’offre des maisons d’hôtes et des hôtels…
Cet aspect est un véritable serpent de mer. Le plus gros frein est sans aucun doute les liens qu’entretiennent les politiques avec le secteur ; de nombreux politiciens possèdent des maisons d’hôtes, des hôtels, des restaurants. En conséquence, toute réglementation ou restriction est vouée à l’échec. Car il est évident que si vous possédez les « bons » contacts, vous n’aurez pas de contrôles sanitaires ou de la part des autorités fiscales. Dans ces conditions, comment s’étonner qu’à Costineşti, sur le littoral, l’évasion fiscale se situe constamment autour de 60% ? Même chose à Vama Veche où, pendant des années, elle a dépassé 70%… Cela au vu et au su de tous. C’est tellement ancré que la plupart du temps, quand des choses se mettent en place entre différents acteurs pour organiser un événement voire développer une région, les trois quarts espèrent ne pas être taxés. Pourtant, il y a des choses à faire. Personnellement, je m’investis afin de changer la perception de certaines régions du pays. Je pense à la partie montagneuse de l’Olténie, très riche en termes de patrimoine culturel et naturel, avec deux sites classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Autre destination qui va certainement se développer dans les années à venir, la région du bas-Danube, vers Cernavodă-Hârșova, qui devrait devenir une alternative idéale au Delta.
Propos recueillis par Benjamin Ribout (13/02/26).