Entretien réalisé le mercredi 29 janvier en milieu de journée, par visioconférence et en anglais.
Mihaela Dragomir est professeure de yoga à Constanța et doctorante en sociologie à l’université d’État de Moldavie de Chișinău. Ses recherches portent sur les bienfaits du yoga mais aussi le rôle des mouvements New Age, comme l’astrologie, en Roumanie…
Astrologie, numérologie et autres tendances New Age sont très présentes en Roumanie. Comment l’expliquez-vous ?
Tout d’abord, je voudrais différencier le yoga des autres mouvements New Age ; le bien-être généré par le yoga est scientifiquement prouvé. Ceci dit, j’ai décidé d’étudier plusieurs de ces mouvements New Age car je vois des personnes autour de moi ou à mon studio de yoga qui les suivent. J’ai essayé de comprendre pourquoi cela les attire et pourquoi beaucoup de Roumains y croient. La première partie de ma recherche a donc consisté à m’intéresser au contexte historique. À ce niveau, il y a ici un problème d’éducation à l’esprit critique, mais aussi transgénérationnel, c’est-à-dire hérité de nos ancêtres. La religion était interdite sous le communisme ; on ne savait plus qui croire. Après la chute du régime, de nouvelles options sont apparues, on ne savait alors plus que choisir. Les gens cherchaient un but, une réponse à leurs questions et incertitudes. Ceci étant, il est aussi vrai qu’avant l’arrivée du communisme, les mouvements spirituels, même en dehors de l’Orthodoxie, étaient déjà très forts en Roumanie. On le voit d’ailleurs à travers les écrits de Mircea Eliade. Aujourd’hui encore, j’observe beaucoup de personnes qui sont croyantes orthodoxes et suivent diverses tendances spirituelles. Je suis moi-même pratiquante ; de temps en temps, j’éprouve le besoin d’aller à l’église. L’important, à mon sens, est de continuer à développer son esprit critique et son discernement sans tomber dans les dogmes ou les superstitions. Chaque religion et chaque mouvement spirituel a une valeur, mais ils ne devraient pas contrôler notre vie. Si l’on y regarde de plus près, ils nous disent tous la même chose : être dans un état de conscience où l’on voit et ressent ce qu’il se passe autour de nous. Percevoir les processus qui sous-tendent les autres, les événements, etc. En fait, il s’agit de connaissance de soi.
Beaucoup de personnes se tournent vers l’astrologie en Roumanie. Il est très commun de demander le signe du zodiaque à une personne que l’on connaît à peine. Pourquoi ?
Parce qu’elles ont besoin de sens rapidement, et l’astrologie propose un raccourci, sans se poser trop de questions. Certains se disent « je suis Scorpion, c’est pour ça que je fais ça. » Il s’agit encore une fois d’un manque d’éducation à la conscience de soi, à la responsabilité et aux conséquences de ses actes. Il est plus facile pour les gens de blâmer les autres, de blâmer les étoiles, de blâmer la lune en Scorpion, de blâmer le gouvernement, de blâmer n’importe quoi d’autre plutôt qu’eux-mêmes. Quand on sait qu’on a le choix et qu’on a une responsabilité, tout change, la balle est dans votre camp. Peut-être que les astres comme la lune ou les étoiles ont une influence sur nous, mais ils ne peuvent pas définir nos actions et qui l’on est.
Vous réalisez vos recherches en Roumanie et en Moldavie, quelles différences voyez-vous à ce sujet entre les deux pays ?
En République de Moldavie, j’ai remarqué que beaucoup plus de personnes qui se tournent vers ces mouvements spirituels s’interrogent davantage, posent des questions et ont besoin de comprendre. Sans généraliser, je dirais que c’est moins le cas en Roumanie où nombreux sont ceux qui absorbent l’information sans la remettre en cause. Si l’information, qu’elle soit vraie ou pas, confirme leur opinion, leurs sentiments ou leurs émotions, ils ne la remettent pas en question. On l’observe clairement sur les réseaux sociaux. Il y a peut-être une raison historique à cela. Comme je le mentionnais, pendant la période communiste, la spiritualité manquait en Roumanie. Après 1989, tout est arrivé d’un coup, tous les mouvements, sans discernement, nous n’avions pas la capacité de comprendre ce qui était juste, réel ou faux. Nous avions tellement faim de ces sources spirituelles… En République de Moldavie, qui a fait partie de l’URSS, il y a eu l’influence des Russes qui ont toujours pratiqué le yoga, le chamanisme, même pendant la période soviétique. Cela leur a permis d’avoir plus de discernement et d’esprit critique sur tous ces sujets.
Propos recueillis par Marine Leduc (29/01/26).
Note :
Article de Mihaela Dragomir sur le rôle des mouvements New Age dans la Roumanie post-communiste (en anglais) : https://economy-sociology.ince.md/index.php/Economy_and_Sociology/article/view/233/306