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Entretien réalisé le lundi 19 janvier, par écrit et en roumain.


Ancienne journaliste au service roumain de la BBC World Service à Londres et à Bucarest, membre de l’Union des écrivains roumains, Tatiana Niculescu nous présente son roman « Sfântul n°6 » sorti chez Humanitas en 2025, traduit en français par Sylvain Audet-Găinar et publié mi-décembre aux éditions L’Harmattan sous le titre « Le saint n°6 – L’évêque prisonnier ». Elle rend compte aussi de son regard sur le monde d’aujourd’hui…

Dans votre dernier ouvrage, vous racontez l’histoire de l’évêque gréco-catholique Iuliu Hossu, privé de tout par le régime communiste roumain des années 1950. Une nouvelle fois, il s’agit d’un roman inspiré de la vie d’un individu. Pourquoi les biographies vous séduisent-elles ?

Le personnage de « Le saint n°6 » n’est pas nommé, mais l’histoire s’inspire en effet des mémoires du premier cardinal roumain, issu de l’Église gréco-catholique qui a été dissoute en 1948 sur ordre de Staline, après celle d’Ukraine. Il ne s’agit donc pas d’une biographie, mais d’un roman biographique contenant beaucoup de fiction. J’aime découvrir et raconter l’histoire de la Roumanie à travers la vie des gens, que ce soit dans des biographies ou dans des fictions historiques. Contrairement aux biographies, qui nécessitent une documentation rigoureuse et de nombreuses sources et archives, la fiction historique me donne plus de liberté au niveau du style et en termes de contenu. Elle laisse plus de place à l’imagination. Dans la réalité historique, le numéro 6 a été attribué à Iuliu Hossu dans les années 1950 alors qu’il était détenu à la prison de Sighet. Le pari de ce livre est de montrer que dans le monde d’aujourd’hui, saturé de démagogie religieuse, où la foi est confisquée par le politique, l’histoire d’un homme ayant eu une véritable expérience chrétienne n’a pas perdu son sens. C’est pourquoi l’histoire de Hossu m’a semblé d’une actualité troublante ; il a été emprisonné parce qu’il pensait différemment de la politique de Staline et parce qu’il avait un esprit européen.

Vous êtes particulièrement attachée à la spiritualité, je pense notamment à votre premier roman, « Spovedanie la Tanacu » (Confession à Tanacu). Paru en 2006, le livre retrace un fait divers qui, à l’époque, a choqué toute la Roumanie : dans un couvent de Moldavie, une jeune religieuse meurt attachée à une croix improvisée lors d’un rituel d’exorcisme. Pourquoi la spiritualité vous attire-t-elle en tant que sujet littéraire ?

Je m’intéresse depuis longtemps au phénomène religieux, et, en particulier, aux formes que prend le christianisme dans un pays comme la Roumanie qui a connu quarante ans d’athéisme, puis, après le vide de pouvoir laissé par la chute du communisme, a vu s’installer différentes croyances plus ou moins chrétiennes. « Spovedanie la Tanacu » – « Au-delà des collines » dans la version cinématographique de Cristian Mungiu, ndlr – a pour thème la confusion des projets et des compétences, et l’amateurisme religieux qui peut conduire à des situations tragiques. La spiritualité est une dimension essentielle de la vie, mais c’est une arme à double tranchant. Tout dépend de qui l’utilise, comment, et dans quel but. Or, la Roumanie a déjà fait l’expérience terrible de la transformation de la religion en politique pendant l’Entre-deux-guerres, avant de connaître la mystique du parti unique et du dictateur « bien-aimé ». Et aujourd’hui, sous l’influence des réseaux sociaux qui ne s’intéressent pas à la vérité historique, elle risque de mélanger les deux dans un cocktail dangereux pour l’avenir du pays. Les Roumains qui s’informent sur TikTok en sont venus à croire que la solution idéale serait le nationalisme de Ceaușescu mélangé au nationalisme légionnaire, c’est-à-dire un double fantasme politique encore plus dangereux que ses deux composantes anachroniques.

L’actualité mondiale est particulièrement dramatique. Comment regardez-vous le monde ? Vous sentez-vous désolée, triste, déçue ?

À l’époque de Nicolae Ceaușescu, on parlait sans cesse de « lutte pour la paix ». Aujourd’hui, j’ai l’impression que les politiciens du monde entier ne parlent que de « lutte pour la guerre ». Il est clair qu’un grand changement est en train de se produire dans les relations et les rapports internationaux, et que l’invasion de l’Ukraine n’est que le début d’une reconfiguration des structures du pouvoir et de la domination. Nous vivons une époque de développement technologique et scientifique sans précédent qui devrait apporter la paix et la prospérité, la sagesse et l’intelligence. Au lieu de cela, nous voyons à l’horizon la guerre, la déshumanisation et la sombre perspective de l’autodestruction de l’espèce humaine. Ce qui m’effraie le plus, c’est le pouvoir de manipulation du mensonge, de la rumeur, des ragots et l’agonie actuelle du journalisme professionnel fondé sur la vérité et la responsabilité. J’espère toutefois, encore, que nous, en tant qu’humanité, survivrons à nous-mêmes.

Propos recueillis par Ioana Stăncescu (19/01/26).

Note :

« Le saint n°6 – L’évêque prisonnier » peut être commandé chez Kyralina, la librairie française de Bucarest.

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