Entretien réalisé le vendredi 28 novembre dans la soirée, par téléphone et en français (depuis Sofia).
La Bulgarie rejoindra la zone euro le 1er janvier, devenant le 21ème État à adopter la monnaie unique. Antony Todorov, professeur de sciences politiques à la Nouvelle Université bulgare, se penche sur les conséquences de cette étape importante qui renforce l’ancrage occidental du pays voisin…
Quels sont les risques et les bénéfices de l’adoption de l’euro ?
L’entrée dans la zone euro fait partie des obligations assumées par la Bulgarie, comme par la Roumanie d’ailleurs, lors de la signature de l’accord d’adhésion à l’Union européenne. La question était de savoir à quel moment le pays serait prêt à franchir le pas. Or, le 8 juillet dernier, Bruxelles a donné son feu vert à l’adoption de l’euro par la Bulgarie, estimant qu’elle remplissait les critères requis. Les bénéfices sont évidents ; les transactions financières et commerciales avec les agents économiques au sein des pays membres de la zone euro seront facilitées, de même que les voyages depuis et vers la Bulgarie. L’économie bulgare est relativement petite, faire partie de ce grand ensemble financier va certainement stimuler son développement. Pour ce qui est des risques, on évoque le plus souvent celui de l’inflation. Mais selon une loi adoptée par le Parlement, les prix seront calculés de manière très exacte, avec un taux de change de 1,955 lev pour un euro. Même si certains petits commerçants pourraient ne pas respecter à la virgule près ce taux de change, la faible inflation qui en découlera, comme ce fut le cas en Croatie par exemple, sera facilement résorbée. Le plus grand risque est plutôt lié à l’exécutif qui pourrait se comporter comme l’ont fait les différents gouvernements grecs avant la crise financière de 2008. Car si la caisse d’émission (currency board, ndlr) dont s’est dotée la Bulgarie en 1997 pour stabiliser ses finances a jusqu’ici empêché les autorités de trop endetter le pays, faire partie de la zone euro permet d’emprunter plus aisément sur les marchés financiers, au risque de faire exploser la dette. Un autre risque concerne la répartition des bénéfices issus de l’entrée dans la zone euro ; je crains que cela ne se fasse au profit des plus riches. C’est pourquoi le gouvernement devrait mettre en place des politiques centrées sur la réduction des inégalités.
Selon les sondages, les Bulgares sont partagés sur cette entrée dans la zone euro…
Près de la moitié des Bulgares estiment en effet que leur pays n’est pas prêt à franchir le pas, compte tenu notamment de leurs revenus, plus bas que dans les autres pays de la zone euro. Mais ils ne sont pas pour autant opposés à l’adoption de l’euro, alors qu’il existe des forces politiques qui le sont ouvertement, pour différentes raisons, et qui attisent les craintes de la population. Il y a eu des gens qui, pris de panique, ont voulu acheter des euros alors que les autorités ont expliqué que les banques convertiront les leva en euros de façon automatique, sans frais supplémentaires. Les bureaux de poste vont faire de même pour les habitants du milieu rural notamment, où les petits commerces craignent d’avoir des difficultés. Les deux monnaies vont d’ailleurs cohabiter pendant tout le mois de janvier tandis qu’on pourra échanger ses leva en euros à la banque, sans aucune commission, jusqu’à la fin juin. Certaines forces politiques, considérées proches de la Russie, ont pour leur part invoqué des raisons nationalistes bizarres, et mené bataille pour le maintien du lev décrit comme un symbole de la souveraineté du pays ; comme si de grands États tels que l’Allemagne ou la France n’avaient pas à leur tour abandonné leur monnaie nationale au profit de l’euro… Il faut aussi dire que le gouvernement a beaucoup retardé la campagne d’information et ne s’est mobilisé que ces derniers mois. Le président de la république, Roumen Radev, a quant à lui proposé d’organiser un référendum sur la question, sans toutefois se prononcer contre l’euro, juste pour provoquer un débat. Finalement, la proposition a été abandonnée.
Malgré ses hauts et ses bas, le gouvernement formé en janvier 2025, après une longue période d’incertitude politique, reste-t-il stable ?
Le cabinet du Premier ministre Rossen Jeliazkov est le fruit d’un compromis entre trois partis politiques très différents qui étaient auparavant opposés l’un à l’autre. C’est un gouvernement minoritaire qui jouit néanmoins de l’appui d’une quatrième formation, le Mouvement des droits et des libertés, représentant la minorité turque. Issue d’une scission, la faction alliée au gouvernement est dirigée par le chef historique du Mouvement, Delyan Peevski, un personnage politique très controversé, accusé de corruption. Malgré tout, les partis qui soutiennent le gouvernement estiment que des élections anticipées seraient à ce stade contreproductives, tandis que l’opposition est divisée entre notamment un parti nationaliste pro-russe, Vazrazhdane (Renaissance, ndlr), et un parti libéral de centre droit, l’Union des forces démocratiques. Une alliance entre eux étant impossible, le gouvernement ne risque pas d’être renversé. Les partis au pouvoir s’attachent en outre à maintenir à tout prix la paix sociale. La preuve : le projet de budget 2026, vivement contesté dans la rue, tant par les syndicats de travailleurs que par le patronat, a été rapidement retiré à la demande de l’ancien Premier ministre Boïko Borissov, aujourd’hui simple député de la majorité mais jouissant toujours d’une grande influence. Un nouveau projet devrait être proposé après des consultations tripartites.
Propos recueillis par Mihaela Rodina (28/11/25).
Note :
Alors que les manifestations contre la politique économique du gouvernement se poursuivent, l’opposition a déposé hier une motion de censure contre le gouvernement qui sera soumise au vote la semaine prochaine. Si elle est adoptée, l’exécutif de Rossen Jeliazkov sera démis (ndlr).