Entretien réalisé le mercredi 19 novembre en fin de journée, par téléphone et en roumain.
Diana Stoica est député USR (Union Sauvez la Roumanie) depuis 2020 et membre de la Commission santé et famille au Parlement roumain. Elle revient sur les nouveautés législatives concernant les jeux d’argent et de hasard. Une industrie qui n’en finit pas de monopoliser l’espace public…
Où en sont les derniers projets de loi sur ce dossier complexe ?
Il y a eu énormément de propositions et de discussions, mais toutes les initiatives sont actuellement bloquées à la Chambre des députés. Une bonne partie a pourtant été approuvée par le Sénat. Cela fait maintenant trois ans que nous essayons de changer la donne sur cette question. Le problème à la Chambre des députés est le suivant : tous les projets de loi liés aux jeux doivent être validés par au moins six Commissions spéciales, ce qui en soi est inédit. Il y a toujours quelqu’un pour déposer un amendement et renvoyer tout le monde à la case départ… Voilà pourquoi notre premier texte de loi d’il y a trois ans visant à interdire les salles de jeux près des écoles n’a toujours pas été voté. Au total, nous avons déposé dix projets afin de combattre le phénomène. Citons le texte pour bannir la publicité sur ces jeux dans l’espace public, ou encore pour interdire les salles au rez-de-chaussée des immeubles. Il y a un mois, nous avons déposé un projet afin d’introduire un message rappelant la dépendance que ces jeux provoquent. Comme pour l’alcool et la cigarette. C’est fondamental, car cette addiction engendre des drames, des suicides*. Ce projet vise spécifiquement à protéger les enfants, en interdisant notamment les paris pour ceux qui n’ont pas 21 ans, mais aussi en éliminant complètement les publicités en ligne, hormis pendant la nuit. Aujourd’hui, elles apparaissent à tout moment, même lorsque les enfants regardent des dessins animés, c’est extrêmement agressif et cela a des conséquences importantes sur leur développement. Nous voulons aussi retranscrire dans la loi une décision du Conseil national de l’audiovisuel interdisant que des personnalités publiques apparaissent dans des campagnes de publicité liées à cette industrie. Un autre texte fait lui référence à la zone dite d’« auto-exclusion », c’est-à-dire quand une personne a décidé d’arrêter de jouer. Malgré cela, les opérateurs continuent souvent de lui permettre de parier. Il y a déjà une loi sur ce volet, sauf que dans les faits, elle n’est pas appliquée. Enfin, nous souhaitons plafonner les sommes que les gens peuvent jouer à 10% de leurs revenus déclarés.
* Voir notre précédent entretien avec le psychiatre Eugen Hriscu édité à l’automne 2022 : https://regard.ro/eugen-hriscu/
Qu’est-ce qui fait consensus et au contraire divise dans la classe politique quant à la nécessité de réguler cette industrie ?
Sur le fond, il y a un péché originel ; ces activités de jeux d’argent et de hasard ont été dénommées ici « jocuri de noroc », traduisibles par « jeux de chance », ce qui est pervers car cela les rend supposément inoffensifs. Ils sont juste perçus comme une sorte de jeu. Par ailleurs, il y a tout un système créé en faveur de cette industrie. La présence d’autant de salles dans l’espace public est troublante, et assez unique à l’échelle européenne et mondiale. On se croirait à Las Vegas… De manière déclarative, tous les politiciens vous diront que cela ne peut plus durer. Mais ils en restent là. Ceci étant, il y a eu des avancées puisque nous sommes parvenus à introduire dans le programme du gouvernement actuel deux propositions importantes. Tout d’abord en matière de taxation du secteur. En ligne, par exemple, la taxation est ainsi passée de 21 à 30%. Il était fondamental, à l’instar de l’alcool ou de la cigarette, d’augmenter ces taxes. Un autre paquet de propositions devrait suivre visant à réguler les autorisations de fonctionnement et à obliger les salles de jeux à être approuvées par les mairies, au même titre que tout commerce. Elles en sont pour l’instant exemptées, c’est aberrant. Là encore, la mesure a été intégrée dans le programme du gouvernement actuel sous la forme d’une ordonnance d’urgence. De nombreux maires sont désemparés face à une telle prolifération des salles de jeux vu qu’ils n’ont pas les instruments nécessaires pour dire stop. Ils sont les premiers exposés au ras-le-bol des gens et à ce besoin de plus de réglementation.
En quoi le modèle roumain de cette industrie est-il spécifique ?
Il l’est de par sa formidable croissance qui découle en partie de la complicité des autorités qui n’ont absolument rien régulé. Cette industrie a eu carte blanche pour faire ce qu’elle veut et devenir omniprésente dans l’espace public. C’est d’autant plus pervers que cela crée, dans la société, la perception qu’il s’agit d’un phénomène positif, car validé. Or, c’est bien le contraire qui se produit… Cette industrie dégage des profits énormes en détruisant des vies. Certes, l’État est le premier responsable, mais, au-delà, ce secteur ne dispose chez nous d’aucun mécanisme d’auto-réglementation, contrairement à d’autres pays. Enfin, l’État doit aussi soutenir davantage la société civile et les ONG afin de venir en aide aux personnes touchées par cette addiction, car il n’est pour le moment pas capable de prendre en main seul le fléau.
Propos recueillis par Benjamin Ribout (19/11/25).