Entretien réalisé le samedi 15 novembre dans l’après-midi, par téléphone et en roumain.
L’Union européenne souhaite créer des autoroutes énergétiques reliant l’ouest à l’est de l’Europe, un renforcement des connexions demandé depuis plusieurs années en particulier par la Roumanie, la Bulgarie et la Grèce. Le point sur ce projet avec Otilia Nuțu, analyste en politiques publiques dans le domaine de l’énergie et des infrastructures au sein du groupe de réflexion Expert Forum…
La Roumanie est directement intéressée par les prochaines autoroutes énergétiques européennes. Comment voyez-vous leur développement ?
Deux tendances de plus en plus importantes se manifestent en Europe. D’une part, la décentralisation. Tout le monde a commencé à produire davantage localement, qu’il s’agisse d’énergie solaire ou autre. Une tendance qui s’est accélérée depuis le début de la guerre en Ukraine. Les Ukrainiens ont dû innover sur place des solutions très décentralisées et très résistantes aux attaques ou à toutes sortes d’autres menaces. S’il est complètement intégré et très centralisé, un système énergétique va réagir face à une catastrophe qui touchera ne serait-ce qu’une partie du territoire. Une défaillance à un endroit a le potentiel de provoquer l’effondrement de l’ensemble. L’autre tendance est liée à ces autoroutes énergétiques. Dans le nord de l’Europe, le vent souffle tout le temps ; au sud, il y a toujours du soleil ; et en Ukraine, il y a beaucoup de biomasse. Il y a donc des zones où les ressources énergétiques sont concentrées et stables. En plus d’un système de production décentralisé, l’idée de construire des autoroutes qui couvrent une bonne partie des besoins est une évolution naturelle. Je me réjouis que l’on commence à parler de ce « super grid », de ces autoroutes énergétiques, et que l’idée de décentralisation fasse également son chemin.
La question est maintenant de savoir qui sera propriétaire de ces réseaux. Il faudra probablement une gouvernance européenne. En Roumanie, il existe un certain potentiel pour le gaz naturel en mer Noire ; il y a aussi cette discussion concernant la mer Caspienne et le corridor vert en direction de l’Azerbaïdjan, le genre de projet qui s’intégrerait bien au sein d’un réseau européen. Mais nous en sommes encore loin, car la tendance naturelle est que chacun conserve et protège sa part du gâteau. De fait, l’un des principaux obstacles est l’interconnexion entre les pays. L’année dernière, la panne d’électricité en Espagne et au Portugal a été longue à se résoudre à cause d’un manque de connexion avec la France. Le réseau électrique européen actuel est construit à partir d’une association de « transélectriques » nationales, c’est-à-dire que chacun veille d’abord à ses propres intérêts. Et s’occupe moins de tout ce qui touche au commerce transfrontalier.
À l’heure actuelle, à quoi ressemble le marché de l’énergie en Roumanie si on le compare à ce qui se passe dans le reste de l’Europe ?
Cet été, la libéralisation a eu lieu après trois ou quatre ans de régulation des prix. Depuis, tout le monde se plaint, les prix de l’énergie ont augmenté. La raison ? Cette libéralisation n’a pas du tout été bien préparée. Dans la pratique, au cours de ces trois dernières années, les prix étaient élevés parce que la situation était imprévisible. Mais aujourd’hui, on constate que la concurrence commence à s’installer. Il y a quelques jours, je me suis personnellement rendu compte qu’il fallait que je change de fournisseur électrique. Une offre très compétitive est apparue, la meilleure à ce jour sur le marché. Ce dernier commence donc, enfin, à fonctionner comme il le devrait. Le problème est qu’au cours de ces trois dernières années, les investissements n’ont pas été à la hauteur de ce qu’ils auraient pu être. Actuellement, l’énergie est chère parce qu’elle est rare, mais il existe une demande, et, à l’avenir, cette demande augmentera de plus en plus. Je pense que dans vingt à trente ans, notre consommation d’électricité aura doublé, en particulier vu les besoins des technologies de l’information, de l’électro-mobilité et des nouveaux processus industriels. En l’absence de signaux clairs du marché, certains investissements ont pris beaucoup de retard ; nous commençons seulement maintenant à bouger. De nouvelles capacités solaires ont vu le jour, une grande capacité de stockage vient d’être inaugurée, et plusieurs autres projets sont en cours. Mais nous avons perdu quelques années, à cause notamment d’élans populistes. Nous n’avons pas été en mesure d’ouvrir le marché à temps, alors que d’autres pays ont investi beaucoup plus rapidement que nous.
Une fois que le marché commencera à se stabiliser, pouvons-nous espérer des factures plus raisonnables ?
Il existe déjà des offres nettement plus intéressantes que celles proposées au moment de la libéralisation. Et je pense que cette tendance va se poursuivre. Le problème fondamental concerne notamment le coût de production de l’électricité et le coût d’achat auprès des producteurs, qui sera également plus compétitif à mesure que de nouvelles capacités seront construites. Chez nous, le marché est dominé par quelques acteurs publics : Hidroelectrica, Nuclearelectrica, CEN Oltenia. Toutefois, je pense que dans les années à venir, beaucoup plus d’acteurs privés apparaîtront et que les prix vont alors baisser. Mais c’est un processus qui prend du temps. L’effet ne se fera sentir que dans deux ou trois ans.
Propos recueillis par Carmen Constantin (15/11/25).