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Entretien réalisé le jeudi 22 octobre dans l’après-midi, par téléphone et en français.


Depuis mardi, la Roumanie a enfin un nouveau gouvernement mené par Luca Niculescu, un Premier ministre qui n’est issu d’aucun parti politique. Une sortie de crise qui devrait remettre le pays sur les rails des réformes. Mais en aura-t-il vraiment les capacités ? Et jusqu’à quand ? Éléments de réponse avec Cristian Pîrvulescu, doyen de la Faculté des sciences politiques de l’École nationale des études politiques et administratives (SNSPA)…

Luca Niculescu vient de s’installer au Palais Victoria. Selon vous, après six mois de crise, quelles devraient être ses priorités ?

À court terme, les priorités sont celles que le Premier ministre a annoncées. Il s’agit du budget pour 2027, qui est très important car la Roumanie, en tant que pays dépendant des emprunts extérieurs, doit inspirer confiance pour disposer de fonds suffisants. Le budget est un paramètre crucial dans la détermination de la notation d’un pays et des taux d’intérêt applicables à ces emprunts. Mais à terme, je pense que le gouvernement de Luca Niculescu ne pourra pas mener beaucoup de réformes. D’un autre côté, je ne fais pas partie de ceux qui pensent que ce gouvernement aura une durée de vie limitée étant donné qu’il n’existe pas de majorité alternative. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, ces derniers mois, la formation d’un gouvernement a été si difficile. En réalité, aucun des partis qui ont pris part à cette crise gouvernementale prolongée n’avait intérêt à ce qu’elle prenne fin, jusqu’à ce que la situation devienne, d’un point de vue budgétaire, difficilement tenable. Le PNL, l’USR et l’UDMR ne disposent pas de suffisamment de voix pour renverser le gouvernement. Et s’allier à l’AUR pour le faire reviendrait à légitimer, après coup, la motion de censure votée le 5 mai dernier par le PSD et l’AUR, que ces trois partis ont pourtant dénoncée avec véhémence. Ironiquement, le PSD est le seul à pouvoir renverser ce gouvernement, mais il manque cruellement d’arguments. Je pense donc que le nouvel exécutif est fait pour durer, à moins qu’il ne commette des erreurs, par exemple en lançant des réformes qui nécessitent un large soutien politique et ne peuvent être menées à bien dans un tel contexte. À mon sens, le gouvernement actuel se contentera d’administrer les affaires courantes. Cela dit, je suis convaincu que Luca Niculescu ne sera pas un Premier ministre de façade. Son rôle de coordination sera très important, et en fin de compte, c’est lui qui prendra les décisions. Nous pourrions enfin assister à une coexistence en douceur entre le président, le Premier ministre et le seul parti présent au gouvernement.

Avec onze ministres du PSD au sein du gouvernement, pensez-vous que le Premier ministre disposera d’une marge de manœuvre suffisante, notamment en ce qui concerne la gestion des fonds publics ?

La philosophie budgétaire est le gros problème. La Roumanie a un niveau de recettes rapporté au PIB parmi les plus faibles de l’Union européenne, à peu près au même niveau que l’Irlande et Malte, des pays qui ont toutefois des préoccupations tout à fait différentes. Nous avons des recettes budgétaires d’environ 28 % du PIB, pour des dépenses d’environ 36 % du PIB. L’écart est couvert par des emprunts et des fonds européens. Une autre philosophie budgétaire permettant d’augmenter les recettes serait préférable, mais cela ne relève pas de la responsabilité du Premier ministre. De ce point de vue, je vois un tandem s’établir entre le Premier ministre et le ministre des Finances, tous deux sans affiliation partisane, et soutenus par le président Dan. De fait, le PSD se heurtera à une résistance importante au sein du ministère des Finances. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ce dernier n’a pas été confié au PSD, précisément pour garantir que les règles soient respectées. Le ministre Alexandru Nazare, qui vient de la Banque nationale et s’est mis en retrait du PNL depuis deux ans, n’a pas d’ambitions politiques ; il sera donc très exigeant. Et je ne pense pas que le PSD puisse se permettre le luxe de voir le ministre des Finances démissionner à cause des pressions qu’il pourrait exercer. Sans compter que le Premier ministre pourrait lui-même, à tout moment, choisir de se retirer. Or, le PSD ne peut pas plonger à nouveau la Roumanie dans une crise politique alors qu’il s’est déjà montré incapable d’évaluer les conséquences des motions de censure qu’il a votées.

Le nouveau Premier ministre a signé un accord avec le PNL et l’UDMR qui devrait lui assurer au moins six mois de tranquillité au Palais Victoria. Vous vous dites serein quant à la pérennité du nouveau gouvernement, mais pourra-t-il vraiment tenir jusqu’aux élections de 2028 ?

Très probablement, oui. Encore une fois, il n’existe pas de majorité alternative. Si le Premier ministre a proposé ces accords, ce n’était pas pour bénéficier d’un soutien pendant six mois, mais avant tout pour offrir au PNL la possibilité de sortir d’une impasse. Grâce à cet accord, le Premier ministre a pris un engagement personnel envers le PNL. Il s’agit d’une solution diplomatique afin de dépasser le blocage au sein duquel se trouvaient les négociations visant à former une majorité. Il a proposé cet accord à tous les partis qui faisaient partie de l’ancienne coalition. L’USR l’a catégoriquement refusé, car ce parti utilise la stratégie consistant à accuser le gouvernement Niculescu d’être un gouvernement déguisé, formé du PSD et du président Dan. Or, si le président Dan avait voulu un gouvernement PSD, il aurait proposé Sorin Grindeanu (président du PSD, ndlr) au poste de Premier ministre. Seulement, M. Grindeanu n’aurait jamais pu garantir qu’il respecterait la ligne rouge tracée par le président concernant une alliance possible avec l’AUR. Le seul à pouvoir le garantir était Luca Niculescu, un véritable indépendant, sans lien avec les partis politiques. Par conséquent, les attaques qui ont surgi avant même que l’action gouvernementale ne commence réellement témoignent davantage d’une confusion que d’une véritable stratégie visant à contrer le nouveau gouvernement. Ce dernier tiendra tant que le PSD estimera qu’il est plus utile pour lui de rester au pouvoir que de passer dans l’opposition, tout en calculant soigneusement les coûts. Car si le PSD se retire de l’exécutif, il deviendra l’exemple même d’un parti irresponsable, qui ne sait que faire tomber les gouvernements.

Propos recueillis par Carmen Constantin (22/10/26).

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