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Entretien réalisé le vendredi 26 juin dans l’après-midi, par téléphone et en roumain.


Sujet sensible par le passé, l’accaparement des terres roumaines semble moins discuté. Mais qu’en est-il aujourd’hui ? Explications avec Ramona Duminicioiu, présidente de l’organisation Eco Ruralis, association représentant 20 000 petits fermiers roumains…

Comment évolue le phénomène de l’accaparement des terres ?

Les grandes entreprises agricoles ont racheté des terres en Roumanie jusqu’à atteindre un niveau où il n’est plus possible d’en acheter. Ceux qui désiraient vendre, ou n’ont eu d’autre choix que de vendre, l’ont déjà fait. Même s’il y a une population vieillissante à qui l’on pourra encore reprendre les terres. Nous sommes arrivés en quelque sorte au bout de ce phénomène d’accaparement par des moyens légaux ; ce qui explique pourquoi les entreprises tentent de modifier la législation relative au bail rural. C’est l’un de leurs souhaits les plus chers depuis de longues années, car cela leur permettrait d’exploiter des terres à moyen terme sans pour autant les acheter. Il suffirait de faire passer la durée du bail de 5 ans à 20 ou 30 ans. Cela leur épargnerait aussi certaines obligations plutôt contraignantes en tant que propriétaires. Mais nous sommes dans une impasse législative sur cette question, et ce depuis la période d’avant la pandémie. Les tentatives de la part des associations qui représentent les intérêts des grands agriculteurs ont toutes échoué bien qu’ayant la faveur des politiques industrielles promues par Bruxelles. Ma crainte est qu’une fois la crise politique résolue, ces pressions reviendront sur le tapis. Pour le moment, le garde-fou a été la Constitution roumaine qui, depuis la fin du communisme, garantit le droit à la terre*.

* Article 44 (ndlr).

Que redoutez-vous particulièrement dans cette manière de concevoir l’agriculture ?

C’est un modèle économique basé sur l’accaparement des terres par des exploitations de très grande taille fonctionnant grâce à des fonds publics, des subventions et des mesures de soutien au développement rural (deuxième pilier de la PAC, ndlr). Il vise à établir principalement des grandes cultures, de céréales notamment, afin de les exporter. Ce n’est ni un modèle durable, ni un modèle rentable car, sans le soutien public, il ferait faillite très rapidement. C’est un modèle d’agro-industrie qui implicitement évince les communautés rurales. Il est non seulement rétrograde, car pratiqué déjà à l’époque communiste, mais aussi antisocial ; cette agriculture axée sur la production de matières premières d’exportation sans valeur ajoutée ne génère pas beaucoup d’emplois. Sans oublier que ces monocultures sont de grandes consommatrices d’eau. Les dépenses publiques consacrées à la construction de systèmes d’irrigation et à l’exploitation des nappes phréatiques profondes sont très importantes. Sauf que les entreprises en question exercent de fortes pressions, d’autant que de nombreux acteurs politiques roumains ont également des activités agricoles. Rejeter la faute exclusivement sur les investisseurs étrangers, comme cela a pu être véhiculé par le passé, est une erreur qui, soit dit en passant, ne fait que renforcer le discours nationaliste. Afin de participer au mieux à l’économie internationale, nous devrions disposer d’une économie locale solide au sein de laquelle la prospérité rejaillit sur les communautés autochtones. Pour cela, nous avons besoin de lois qui donnent la priorité aux petits exploitants, tout en arrêtant de les considérer comme un fardeau dont il faudrait se débarrasser. Ils survivent et restent performants avec des coûts extrêmement faibles, sans puiser dans les deniers publics et sans exercer d’influence sur les politiques publiques. Ils investissent leur propre argent, préservent les ressources naturelles mieux que ne le fait l’agriculture industrielle, et parviennent à produire une alimentation saine, adaptée à la culture locale, de saison et variée. Notez au passage que les consommateurs types des marchés ruraux sont les personnes les plus pauvres de la société. Il est donc primordial de soutenir l’agriculture à petite échelle. Nous ne pouvons pas nous reposer uniquement sur une agriculture d’exportation qui est concentrée dans les mains de quelques milliers de personnes, alors que notre pays compte au moins cinq millions d’individus en capacité de produire des denrées alimentaires. Le monde rural roumain est extrêmement dynamique ; environ 20 % du nombre total d’agriculteurs de l’Union européenne se trouvent ici. La Roumanie est le premier pays agricole de l’UE – devant la Pologne et l’Italie, ndlr.

Quelles sont les perspectives pour l’agriculture biologique à petite échelle ?

Elles ne sont pas très réjouissantes, notamment parce que nous sommes confrontés à un problème lié aux normes environnementales européennes. Ces dernières années, l’agro-industrie est parvenue à faire diminuer les standards environnementaux, au motif qu’ils constituent un obstacle à la production. Du coup, aujourd’hui, il est très difficile de se remettre de ce handicap qui date de la pandémie. Jusqu’à cette rupture, le changement était considéré comme une priorité, au niveau supranational comme à l’échelle de pays. Pour schématiser, nous sommes revenus à un discours du type « l’agriculture biologique ou l’agriculture à petite échelle ne pourra pas nourrir la planète ». C’est un pas en arrière. Le Pacte vert européen et la stratégie « de la ferme à la fourchette » ne semblent plus d’actualité, alors que c’était un bon point de départ. Les perspectives ne sont pas vraiment bonnes. Ceci étant, et pour terminer sur une note un peu plus optimiste, je pense aussi que toutes ces crises que nous avons traversées nous ont poussés à coopérer davantage. À Eco Ruralis, nous travaillons actuellement avec plusieurs organisations sur le lancement d’une alliance pour l’agroécologie et la démocratie. Il y a eu une prise de conscience, le changement passera par le fait de se rassembler et d’unir nos forces.

Propos recueillis par Benjamin Ribout (26/06/26).

Note :

Fin avril de l’année dernière, nous avions interrogé Ramona Duminicioiu sur l’utilisation des pesticides néonicotinoïdes dans l’agriculture : https://regard.ro/Ramona-Duminicioiu/

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