Entretien réalisé le lundi 17 novembre dans la matinée, dans les bureaux de l’Inscop et en roumain.
Il y a un an, le 24 novembre 2024, le candidat d’ultra-droite Călin Georgescu créait la surprise en arrivant en tête du premier tour de la présidentielle roumaine, ensuite annulé. Aujourd’hui, le parti d’extrême droite Alliance pour l’unité des Roumains (AUR) continue de progresser dans les sondages. Éclairage avec Remus Ștefureac, directeur général de l’institut de sondage Inscop…
Selon les derniers sondages de votre institut, AUR obtiendrait près de 40 % des votes si de nouvelles législatives avaient lieu aujourd’hui, loin devant le Parti social démocrate (PSD) qui récolterait moins de 20 % des voix. Comment expliquez-vous ces pourcentages ?
Pour AUR, c’est en effet plus du double du score obtenu aux élections législatives de décembre 2024. Il y a plusieurs explications à cela. D’une part, le parti a capté une partie des voix qui, lors des élections législatives, étaient allées à d’autres partis d’extrême droite comme S.O.S. et le Parti de la jeunesse POT, formation récemment apparue, qui avaient obtenu ensemble plus de 10 % des suffrages. D’autre part, AUR a également profité de la polarisation de la société roumaine dans le contexte de l’élection présidentielle de mai. Au premier tour, le candidat d’AUR, George Simion, a obtenu plus de 38 % des voix ; aujourd’hui, le parti a plus ou moins conservé ce score. Mais il y a surtout des raisons plus profondes, notamment le manque de confiance envers les partis traditionnels, même si ces derniers, qui forment la coalition au pouvoir, ont gagné plus de 50 % des voix aux dernières législatives. Ce manque de confiance est d’abord dû aux échecs sur le plan économique, par le fait qu’une part importante de la population a été touchée par les conséquences sociales de la hausse des prix et de l’inflation. Autre facteur important qui a fortement contribué à ce transfert de voix vers un parti au message ultra radical et populiste : la guerre hybride et les agressions informationnelles, avec une propagande russe orientée contre les pays de l’Union européenne et de l’Otan.
Dans ces sondages, les jeunes sont principalement attirés par le parti AUR (34%, ndlr), mais aussi, en deuxième position, par le jeune parti progressiste SENS (16%, ndlr). Comment l’analysez-vous ?
Les jeunes semblent en effet plutôt séduits par les discours antisystèmes contre les grands partis au pouvoir. Ce phénomène n’est pas propre à la Roumanie. Cela dépend de la résilience des sociétés dans leur ensemble, mais aussi de la capacité des partis solides et sérieux, attachés aux valeurs démocratiques, à expliquer, à se faire mieux comprendre et à gagner en crédibilité auprès du public grâce à des personnes plus compétentes, pourquoi pas des dirigeants plus jeunes en phase avec les problèmes réels des citoyens. Des dirigeants qui ne sont pas non plus corrompus et qui sont capables de proposer des mesures courageuses et adaptées à l’époque. Nous ne pouvons pas revenir aux clivages politiques d’il y a trente ans. Si AUR a un message plus populiste et antisystème, et profite de cette crise économique qui touche particulièrement les jeunes, SENS aborde d’autres sujets importants pour les 18-30 ans, comme le changement climatique, la question du logement, mais aussi la santé mentale qui est devenue une problématique cruciale pour cette tranche d’âge. Et il y a une autre explication indirecte ; les grands partis ne font même pas l’effort de communiquer directement avec la jeune génération. Ils n’ont pas de dirigeants, pas d’infrastructures, pas d’outils adaptés, pas de politiques dédiées aux jeunes de 18 à 30 ans. Si un grand parti n’a pas de politiques très clairement orientées vers ce public, qui est naturellement d’opposition et protestataire, il est clair que ce public ne votera pas pour cette formation.
Le 7 décembre aura lieu l’élection du maire de Bucarest pour un mandat de deux ans. La candidate soutenue par AUR, Anca Alexandru, connue pour ses positions pro-Georgescu, est en troisième position dans les sondages. A-t-elle des chances de remporter le scrutin ?
Nous abordons une question un peu compliquée concernant les sondages publiés sur la course à la mairie, qui sont parfois simplement des sondages de campagne et n’ont rien à voir avec les chiffres réels. Toutefois, d’après nos estimations, Anca Alexandrescu est en effet une concurrente très sérieuse pour ces élections. À Bucarest, AUR dispose d’un potentiel de 25 %, si l’on regarde les chiffres de la présidentielle, et avec 25 % des voix dans la capitale, à l’heure actuelle, vous pouvez gagner la mairie. Mais comme il n’y a qu’un seul tour et que chaque parti a son propre candidat*, le vote sera probablement très fragmenté. Le risque de voir se répéter un phénomène identique à celui de novembre 2024, quand le premier tour de la présidentielle a été remporté par un candidat antisystème, au message populiste radical, est très élevé. Nous vivons également une période assez complexe où l’opinion publique, y compris à Bucarest, est très insatisfaite des partis traditionnels. Il existe un certain nombre de problèmes au niveau national, des frustrations quant à la manière dont la coalition au pouvoir gère la question des privilèges sociaux, la question des dépenses excessives ou du gaspillage au sein de l’administration publique et locale. En l’absence de mesures, la dynamique est simple ; la frustration augmentera, on assistera peut-être à une démobilisation de l’électorat réformiste et à une augmentation de la participation de l’électorat, disons, radical et sensible aux messages populistes. Avec cette fragmentation et ces nombreux candidats en lice, tout est donc possible.
Propos recueillis par Marine Leduc (17/11/25).
* 17 candidats sont en lice : https://hotnews.ro/alegeri-in-bucuresti-s-a-incheiat-perioada-de-depunere-a-candidaturilor-cine-sunt-cei-17-candidati-admisi-de-bem-2111180
Note :
Dernier sondage d’opinion réalisé par Inscop sur les élections à la mairie générale de Bucarest :
