Entretien réalisé le jeudi 27 mars dans la matinée, par téléphone et en français.
Alors que la campagne électorale en vue de l’élection présidentielle roumaine de début de mai vient de démarrer, le sociologue Mircea Kivu, ancien directeur de l’Institut Imas, analyse la fiabilité des sondages d’opinion…
De quoi faut-il se méfier dans les sondages ? Que doit-on regarder au-delà de qui les réalise ?
Il faut tout d’abord s’assurer que les chiffres observés sont de première main, c’est-à-dire issus d’un document publié par l’institut de sondages lui-même, et non pas un résumé réalisé par un média ou quelque autre type de plate-forme d’informations. Ensuite, il faut regarder si l’on a tous les détails concernant l’enquête, notamment la méthode d’échantillonnage et la manière dont le questionnaire a été administré. Certains instituts indiquent avoir fait appel à une « sélection aléatoire », ce qui ne dit rien sur la manière dont les personnes sondées ont été sélectionnées. C’est un paramètre très important surtout pour les sondages réalisés par internet, car ce n’est pas la même chose si un institut met en ligne des questions et invite tous ceux qui le souhaitent à répondre ou si, au contraire, l’institut recrute lui-même les répondants, de manière aléatoire, depuis sa propre base de données. Dans ce deuxième cas de figure, l’enquête est beaucoup plus fiable.
Le premier tour de la présidentielle de décembre a été marqué par l’échec des sondeurs à prévoir la montée du candidat Călin Georgescu. Comment l’expliquez-vous ?
Cela s’explique premièrement par la hausse exponentielle de la présence de Călin Georgescu sur les réseaux sociaux au cours des trois, quatre derniers jours de la campagne électorale. Or, les interviews pour les derniers sondages avaient été réalisées quelques jours auparavant ; ils n’ont donc pas vu venir cette ascension fulgurante. Il est vrai que certaines enquêtes plaçaient déjà Georgescu en quatrième position, ce qui prouve une nouvelle fois l’importance de regarder les tendances, de voir qui est en hausse et qui est en baisse, et de tracer une ligne prolongée jusqu’à la date des élections. On a ensuite évoqué une « spirale du silence » qui traduit la réticence de certaines personnes à déclarer ouvertement une option si cette dernière ne s’inscrit pas dans ce qui est généralement perçu comme acceptable. Si l’on répond aux questions d’un sondeur par téléphone ou en face-à-face, cette réticence est plus forte. Mais si cela se fait en ligne, on a l’impression de communiquer avec une entité abstraite et la gêne s’efface. C’est pourquoi les sondages en ligne sont plus à même de réduire la spirale du silence, bien qu’eux aussi comportent des désavantages.
Les sondages peuvent-ils influencer les électeurs ? On soupçonne parfois que les chiffres sont trafiqués au profit de tel ou tel candidat. Dans le cas où elle serait avérée, cette pratique est-elle efficace ?
Oui, en raison de ce qu’on appelle le vote utile. Des électeurs peuvent sympathiser avec un candidat, mais en regardant les sondages, ils vont conclure que ce dernier n’a aucune chance de l’emporter. Ils décident alors de voter pour un autre candidat qui n’est pas leur premier choix mais qui est, selon eux, préférable à d’autres. Cela fonctionne surtout quand plusieurs candidats en lice s’adressent au même segment de l’électorat. C’est d’ailleurs le cas actuellement avec Nicușor Dan, Elena Lasconi et Daniel Funeriu, ou, dans le camp adverse, avec George Simion et Victor Ponta. Les sondages ont alors une certaine influence sur les électeurs, et un parti politique pourrait être tenté d’intervenir dans la manière dont les résultats sont publiés. D’où l’importance de disposer d’instituts de sondages fiables et d’avoir des enquêtes commandées par des entités autres que les partis politiques. Malheureusement, en Roumanie, cela n’est plus vraiment possible, car pour les médias, ce genre d’enquêtes est devenu trop coûteux.
Propos recueillis par Mihaela Rodina (27/03/25).