Joël Le Pavous est correspondant à Budapest de Courrier International, Le Soir, Le Temps, Europe 1 et L’Express. Nous l’avons interrogé sur l’emprise du Premier ministre Viktor Orbán et de son parti le Fidesz en Hongrie…

 

La Hongrie dans son ensemble adhère-t-elle toujours à la politique du Premier ministre Viktor Orbán ?

Un sondage récent indique que le Fidesz, le parti présidé et personnifié par Orbán, est encore à 45% d’opinions favorables, loin devant la Coalition démocratique (DK) de l’ancien Premier ministre Ferenc Guyrcsány, à 19%. Aujourd’hui, le Fidesz peut compter sur un noyau dur de 2 à 2,2 millions d’électeurs sur un total de 8 millions, et ils sont très fidèles. Quand Orbán dit quelque chose, tout le monde acquiesce, que ce soit au sein de son parti ou de son électorat. Il n’y a aucune opposition interne ; en tout cas, elle n’est pas visible. D’ailleurs, s’il y avait un problème avec Orbán, j’ai du mal à voir qui serait en capacité de le remplacer, d’assumer ce rôle de leader. Surtout, Viktor Orbán comme le Fidesz savent parler à leurs cibles : les retraités qui votent, la classe moyenne favorisée, et cette « plèbe » provinciale qui ne s’informe pas, ou uniquement par des canaux qui vantent la politique du gouvernement. C’est aussi ce manque d’accès à l’information en province qui permet au Fidesz de diffuser son message, et de maintenir les gens dans une espèce d’illusion que le pays va bien, que le pays va mieux.

 

Une reprise du pouvoir par des partis plus modérés est-elle envisageable ?

La première note d’espoir depuis dix ans, c’est le succès assez significatif de l’opposition lors des municipales de l’automne 2019, lors desquelles elle a conquis 10 des 23 plus grandes villes de Hongrie. Pour la première fois à Budapest, il y avait une coalition allant des socialistes du MSZP au Jobbik (extrême-droite, ndlr). Mais cela révèle à la fois la force et la faiblesse de cette alliance, parce que si l’opposition ne s’unit pas, elle est impuissante contre le Fidesz. Et au niveau national, je ne vois pas comment ce genre de coalition aussi large que fragmentée pourrait fonctionner, bien que ces partis d'opposition se soient mis d’accord pour présenter un candidat unique contre Orbán en 2022. En attendant, quand on regarde la carte politique, en dehors des grandes agglomérations, c’est tout orange, c’est le Fidesz.

 

La presse souffre-t-elle toujours autant du manque de liberté ?

Le cas d’Index, qui était le média indépendant de référence en Hongrie, est le dernier épisode en date d’une longue liste. Miklós Vaszily, le patron de la chaîne gouvernementale TV2, en a pris le contrôle en mars dernier. S’en est suivi une démission en masse des journalistes, refusant le plan de restructuration. La méthode Orbán, c’est ça. Et il y a toute une liste. Quand le site Origo est tombé en 2014, il était clair que le suivant serait Népszabadság. Ça n’a pas loupé : le quotidien a brutalement fermé en novembre 2016. Puis ça a été au tour d’Index. Récemment, c’est le site 24.hu qui a essuyé des attaques. Ceci étant, il y a encore du journalisme indépendant en Hongrie, la cause n’est pas définitivement perdue. Mais c’est un peu comme la cartographie politique, il faudrait qu’il y ait au moins vingt-cinq médias d’opposition pour contrecarrer le poids médiatique d’Orbán.

 

Propos recueillis par Sylvain Moreau.

Note :

Joël Le Pavous est l’auteur du « Dictionnaire insolite de la Hongrie » (éditions Cosmopole, 2019) : https://www.editionscosmopole.com/notre-catalogue/dictionnaire-insolite-de-la-hongrie/

Joël Le Pavous

Constantin Prisecaru est « managing partner » de Sotheby’s International Realty en Roumanie. Ce diplômé en histoire a créé Artmark Historical Estate en 2014, et a racheté cette année la franchise locale de Sotheby’s International Realty. Il marie son amour pour l’art et l’architecture à son expérience dans l’immobilier afin de sauver un patrimoine historique menacé…

 

Comment le marché de l’immobilier de luxe se porte-t-il ?

La pandémie a modifié les tendances, les propriétés situées dans des endroits plus isolés, en pleine nature, sont devenues attractives. Les gens souhaitent acheter une maison de vacances qu’ils transformeront éventuellement en résidence permanente. La demande a été particulièrement forte pour des maisons traditionnelles, que ce soit près de Bucarest, en Transylvanie, dans la région de Vâlcea, au bord de la mer Noire, dans le delta de Danube, ou en Bucovine, sans oublier la zone de Saschiz-Viscri, déjà très prisée. Idem pour les maisons modernes avec un joli design, situées par exemple dans la vallée de Prahova et faciles d’accès depuis Bucarest. Une autre catégorie, qui est l’essence de notre marque, porte sur les monuments historiques, les manoirs ou les châteaux, réhabilités en résidences, sièges de sociétés, hôtels, cliniques privées, maisons de retraite, colonies de vacances ou centres d’événements.

 

Un patrimoine néanmoins toujours plus fragile…

Effectivement, c’est d’ailleurs la raison principale de notre activité qui a commencé en 2014, la réhabilitation de monuments historiques qui, autrement, péricliteraient. Les propriétés ayant appartenu à l’aristocratie roumaine ont été confisquées dans les années 1945-1950 et rétrocédées aux héritiers des propriétaires après 1989. Or, beaucoup ne vivent plus en Roumanie et n’ont plus de lien sentimental avec ces propriétés, à part peut-être le souvenir de grands-parents qui y ont vécu. Cela a créé une niche sur le marché, les détenteurs de ces biens ne savent pas trop que faire de maisons qui, en raison de la durée des démarches de rétrocession, sont souvent très dégradées. Nous avons donc décidé de promouvoir ces propriétés historiques en attirant des investisseurs, et en offrant toute une gamme de services allant de l’évaluation au conseil juridique, en passant par l’expertise en matière de réhabilitation et de gestion. Car il n’est pas simple de gérer, par exemple, un boutique-hôtel installé dans un château.

 

Votre plus grande amertume et votre plus grande satisfaction dans cette mission qui vous tient à cœur ?

Combien de propriétés dont je suis tombé amoureux et que j’aurais souhaité sauver sont malheureusement tombées en ruine ou ont complètement disparu… D’un autre côté, de nombreux projets ont abouti. Je pense à notre première transaction, la villa Știrbey de Mamaia, construite près du complexe royal et rachetée par un investisseur qui l’a réhabilitée et transformée en hôtel, mettant en valeur son histoire. Il y a aussi, parmi tant d’autres, le palais Şuţu, en style mauresque, construit sur la falaise de Constanţa et qui a abrité la Cour d’appel, une bâtisse très délabrée où des travaux de rénovation sont en cours. Ou encore le manoir Alexandrescu de Botoșani, situé sur un domaine de 17 hectares, transformé en clinique.

 

Propos recueillis par Mihaela Rodina.

Constantin Prisecaru

Alberto Groșescu est photographe et vice-président d’ARCEN. Entre pression immobilière et risque sismique, cette association s’efforce de sensibiliser les habitants de Bucarest au patrimoine architectural de la ville…

 

À maintes reprises, ARCEN et d'autres associations ont constaté que la précédente administration municipale de la capitale a préféré détruire l'ancien pour le remplacer par du neuf. Aujourd'hui, avez-vous le sentiment qu'il existe un désir fort de préserver le patrimoine architectural de la ville ?

Plusieurs variables sont à prendre en compte. L’attitude envers le patrimoine architectural de la ville pourrait effectivement s’améliorer grâce à la nouvelle équipe qui s’est installée à la mairie. Après, il y a les intérêts immobiliers. L’administration publique au niveau local reste minée par la corruption, ou bien est trop permissive et ne cherche pas à trouver des compromis avec les cercles d’affaires. Au final, ce sont souvent les vieilles bâtisses qui en subissent les conséquences. Enfin, il y a l’attitude des citoyens. On le sait, il n’y a pas vraiment de prise de conscience concernant la valeur du patrimoine à Bucarest. Avec une société civile plus forte et plus attentive, les autorités n’oseraient plus détruire des immeubles de valeur. L’un des objectifs de notre association est précisément d’éduquer et de générer une prise de conscience. On a commencé ce travail il y a treize ans, des progrès ont été faits, mais c’est un processus de longue haleine. Aujourd’hui, si certaines choses nous font espérer, il est trop tôt pour dire si la situation est véritablement plus favorable.

 

Quelles sont les conclusions de vos recherches sur le risque sismique à Bucarest ?

Notre projet, qui s’intitule « Antiseismic District », est parti d’un petit noyau de notre communauté avant de s’élargir à des professionnels dans divers domaines. L’idée est surtout d’informer et d’éduquer les habitants les plus vulnérables de la ville en cas de tremblement de terre majeur. Avec nos partenaires, nous avons récolté de nombreuses données sur ces risques et nous développons des campagnes d’information auprès des citoyens les plus exposés. Continuer le dialogue à tous les niveaux est très important, d’une part pour une meilleure compréhension de la valeur patrimoniale des vieux bâtiments, et d’autre part pour alerter sur le risque que représentent ces mêmes immeubles, très fragiles. Il s’agit surtout du centre-ville, par exemple du boulevard Magheru, où il y a beaucoup de bâtiments construits dans les années 1930-1940. Jusqu’au tremblement de terre de 1977, les architectes et les constructeurs ne comprenaient pas vraiment le risque sismique, il n’y avait donc pas de réglementations strictes concernant la structure de résistance.

 

À cause de ce risque sismique mais aussi de la pression des promoteurs immobiliers, la capitale pourrait-elle se transformer en un ensemble de constructions sans âme ?

Cette transformation est malheureusement déjà visible. Il y a des zones dans la ville sans aucun repère architectural. Et il y en a d’autres qui sont en danger. Dans les quartiers où il n’y a pas de bâtiments classés « monuments historiques », les maisons qui mériteraient d’être protégées risquent la démolition. Avec ARCEN, on essaie de faire l’inventaire, et de voir si la mairie a un plan pour ces bâtiments ; mais jusqu’à présent, on n’a pas vraiment eu d’informations. Peu à peu, la ville risque effectivement de se transformer en un ensemble de constructions sans âme.

 

Propos recueillis par Matei Martin.

Note :

Pour plus d'informations sur Arcen, voir le lien suivant : https://www.arcen.info/

Alberto Grosescu

Elena Calistru est la présidente et co-fondatrice de l’association Funky Citizens, créée en 2012 pour « lutter contre l’apathie civique ». Voici son constat en cette fin d’année 2020…

 

Sur les dix dernières années, quels changements au sein de la société civile vous semblent les plus marquants ?

Je vois non seulement beaucoup plus de jeunes qui s'impliquent, mais aussi un changement d'ordre géographique. Si, il y a 10 ans, les principales associations et manifestations étaient dans les grandes agglomérations, on a vu ces dernières années davantage d'actions dans les petites et moyennes villes. Il n’y a qu’à voir le travail d’associations comme Forum Apulum à Alba Iulia, ou la vie associative très active d’une petite ville comme Făgăraș. Même si l’écart entre le milieu rural et le milieu urbain reste important, l’engagement dans certains villages est également de plus en plus perceptible, nous avons notamment pu l’observer avec notre caravane civique qui a parcouru le pays l’année dernière.

 

Vous travaillez avec des enfants et des adolescents. Comment s'impliquent-ils aujourd'hui ?

Les jeunes Roumains ont quasiment les mêmes intérêts que les adolescents des autres pays européens. Ils regardent les mêmes vidéos sur Youtube, ils sont intéressés par la protection de l'environnement et par l'éducation sexuelle, un sujet qui était tabou il y a peu. Bien sûr, la tendance à vouloir partir demeure. C'est un problème continu et structurel en Roumanie. Ce qui me ravit toutefois est de voir que beaucoup de jeunes, même ceux qui sont partis étudier à l'étranger, essaient de trouver des façons de s'impliquer en Roumanie. Lors des récentes élections, certains m'ont annoncé qu'ils étaient revenus pour être observateurs. Je pense aussi au groupe d’éducation civique « Her Time România », créé par des adolescentes, et dont la coordinatrice étudie en dehors du pays.

 

En quoi la législation électorale est-elle défavorable pour les étudiants et les jeunes urbains ?

Ils doivent avoir ce qu’on appelle un « viză de flotant » pour justifier de leur résidence s’ils ne vivent plus avec leurs parents, mais ce document peut être compliqué à obtenir. Cela montre le grand écart entre les institutions et une génération qui n'est plus habituée à faire la queue pour remplir des formulaires, avec des procédures très bureaucratiques. Pour ces jeunes nés dans l'ère numérique, tout ce processus pour un simple papier est absurde. D’autant qu’il faut se présenter avec le ou la propriétaire, qui n'habite pas forcément dans la même ville. Conséquence, ils préfèrent abandonner. Il faut donc changer la loi électorale, qui empêche de nombreux jeunes d'aller voter. Le vote par correspondance est disponible pour les Roumains à l'étranger, il faudrait l’appliquer au niveau national. On doit aussi pouvoir discuter du vote électronique, même si les experts expliquent qu’il y a des risques d’attaques, de fraudes ou de pannes. Enfin, il est devenu nécessaire d’avoir une administration publique davantage numérisée, et il existe des fonds européens pour cela, comme le plan de relance Next Generation EU.

 

Propos recueillis par Marine Leduc.

Note :

Pour plus d’informations sur les actions de l’ONG Funky Citizens, voir le lien suivant : https://funky.ong/

Elena Calistru

Corneliu Bjola est professeur associé d’Études diplomatiques à l’Université d’Oxford. Il revient sur l’arrivée en force d’un parti extrémiste sur la scène politique roumaine, et sur les relations que Bucarest entretient avec Washington et Chişinău…

 

L’arrivée au parlement d’une formation nationaliste comme l’Alliance pour l’Union des Roumains (AUR) suite aux élections législatives de début décembre vous inquiète-t-elle ? À terme, existe-t-il un risque que la Roumanie suive la voie de pays tels que la Hongrie ou la Pologne ?

Dans l’éventail politique, une place était restée vacante pour l’extrême droite depuis la mort de l’ancien leader du Parti România Mare, Corneliu Vadim Tudor – décédé en 2015, ndlr. J’étais depuis lors inquiet qu’un nouveau chef politique charismatique puisse apparaître et tente de s’imposer dans ce registre. Plus largement, je pense que l’on doit lier cette émergence au processus d’intégration européenne et regarder ce qu’il s’est passé au cours de la dernière décennie. Si, en 2007, les gens étaient pleins d’espoir dans l’avenir, et heureux d’adhérer à la grande famille européenne, les choses ont commencé à changer en 2012, l’optimisme s’est dégradé, notamment du fait de décisions relevant de la politique intérieure. À mon sens, ce nouveau parti propose une image idéalisée d’une Roumanie qui n’a jamais existé, cela a une résonance chez les électeurs déçus et mécontents de la situation actuelle. Mais il est très facile de critiquer quand vous n’êtes pas au pouvoir. Ceci étant, comme on le voit chez les autres formations populistes en Europe, ce type de parti est souvent sujet à des conflits internes. D'autant qu'AUR a été créée très récemment et n’a jamais été testée.

 

Certains diplomates européens basés à Bucarest s’interrogent sur le sens du partenariat stratégique intense que la Roumanie entretient avec les États-Unis. Qu’en pensez-vous ?

L’Europe de l’Est a, de manière générale, une certaine sympathie pour les États-Unis. Il y a une forte coopération militaire, sans doute parce que le principal sujet d’inquiétude, la Russie, reste assez prégnant. La relation de la Roumanie avec l’administration Trump a été plutôt positive, malgré l’image de celle-ci en Europe. Avec l’administration Biden, ce rapprochement devrait s’accentuer. Mais ce que l’on pourrait effectivement améliorer concernant la problématique militaire et sécuritaire, c’est la façon dont la Roumanie développe ses partenariats stratégiques avec l’Union européenne et les États-Unis au niveau technologique. L’installation prochaine à Bucarest – en 2021, ndlr – du Centre européen pour la cybersécurité va dans le bon sens. Cela confirme aussi un certain niveau d’expertise de la part de la Roumanie.

 

Suite à la récente élection de Maia Sandu à la présidence de la République de Moldavie, les pro-russes font pression pour garder le contrôle sur le pays. Êtes-vous confiant quant à un rapprochement de Chişinău vers l’Europe ? Quel rôle Bucarest pourrait-il jouer ?

La relation entre la Roumanie et la Moldavie a connu des hauts et des bas au cours des dix dernières années. Cela est notamment dû au fait que la République de Moldavie reste divisée et ne sait pas dans quelle direction aller. La Roumanie a tenté d’encourager le front pro-occidental, éclaté en petits groupes, à franchir les étapes en vue d’une intégration européenne. L’élection de Maia Sandu est un pas dans la bonne direction. Mais une question demeure : sera-t-elle ou non en mesure de réunir d’autres derrière elle ? Il y a là une bonne opportunité pour la Roumanie de soutenir un partenariat avec Sandu, qui est pro-européenne et une solide démocrate. Mais attention, si nous insistons trop fortement dans ce sens, nos efforts pourraient avoir l’effet inverse de celui espéré et réduire les discussions à néant.

 

Propos recueillis par Sylvain Moreau.

À noter parmi les ouvrages de Corneliu Bjola :

Digital Diplomacy: Theory and Practice, en collaboration avec Marcus Holmes (éditions Routledge, 2015).
Countering Online Propaganda and Violent Extremism: The Dark Side of Digital Diplomacy, en collaboration avec James Pamment (éditions Routledge, 2018).

Corneliu Bjola

Sebastian Lăzăroiu est sociologue, ancien conseiller présidentiel et ancien ministre du Travail sous le gouvernement d’Emil Boc. Dans cet entretien, il analyse les résultats des élections parlementaires de début décembre…

 

Une probable coalition PNL, USR-PLUS, UDMR sera-t-elle suffisamment solide pour gouverner le pays ? *

Elle est assez solide, même s'il y a beaucoup de partis. Avec seulement deux, cela aurait été plus simple. Mais le PNL et l’USR-PLUS ont à peu près le même électorat, avec le même type d'aspirations et d'intérêts, et ils s’accordent plus ou moins sur le même programme. C’est le cas aussi de l’UDMR. Depuis 2004, les Roumains d'origine hongroise ont presque tout le temps voté pour les réformes. Selon moi, les premières fissures au sein de cette coalition n’apparaîtront que plus tard. La première année, les choses se mettent en place, on s’occupe de s’installer dans ses fonctions, d'exercer le pouvoir sur le territoire. C'est comme une lune de miel, il y a beaucoup d'enthousiasme. Puis des jeux de pouvoir commenceront à surgir, certains vont tirer le tapis de leur côté, des sondages, des tendances vont modifier les attitudes. Il y a aussi un autre facteur d’instabilité : Florin Cîțu, proposé comme prochain Premier ministre. Il connaît bien la finance, mais n'a pas beaucoup d’expérience politique. Certes, il s'adaptera au fur et à mesure, mais ce sera difficile, il devra gérer deux crises, sanitaire et économique. Ou bien il se laissera guider par le PNL, par Ludovic Orban – l’ancien Premier ministre, ndlr – qui, bien sûr, essaiera de garder le contrôle. Mais ce dernier scénario est loin d’être idéal, on se rappelle des duos Dragnea-Grindeanu, Dragnea-Tudose et Dragnea-Dancilă.

 

Selon vous, l'opposition, menée par le PSD, pourrait-elle se renforcer davantage ?

Ce ne sera pas facile non plus pour le PSD, car il a désormais un concurrent. Les leaders d’AUR – formation nationaliste qui a obtenu plus de 9% des suffrages aux élections de début décembre, ndlr – sont de bons orateurs, ils ont déjà renoncé à leur rhétorique de campagne et sont devenus plus modérés. AUR pourrait d’ailleurs devenir plus intéressant pour l'électorat PSD, bien que ce dernier soit très à l’écoute des thèmes portés par AUR. Surtout, les nouvelles têtes exercent toujours un certain pouvoir d’attraction. Sans compter que l'électorat PSD a été déçu par le résultat des élections. Certes, le PSD attirera aussi dans ses filets des parlementaires d'AUR, notamment en fin de mandature. D’ici là, ces derniers essaieront plutôt de migrer vers le pouvoir, c’est-à-dire vers le PNL. La plupart des députés et sénateurs d'AUR, très similaires à ceux de l'ancien PPDD – le parti du populiste Dan Diaconescu, ndlr – ne s'attendaient pas à entrer au Parlement.

 

Comment le président Iohannis pourra-t-il aider le pouvoir en place à mener ses réformes ?

Ce sera plus difficile qu’il ne l'avait imaginé. Le président ne s'intéresse pas à ces petits jeux de pouvoir. Klaus Iohannis pense plutôt à ce qu’il lèguera au pays, d'autant que lors de son premier mandat, il n’a pas pu atteindre ses objectifs à cause d’un gouvernement et d’une majorité hostiles. Dans son agenda prédominent la réforme de l'État, de l'administration, la dépolitisation des institutions et la sortie de la crise. Et il a désormais une plus grande marge de manœuvre, bénéficiant du soutien de l’USR-PLUS.

 

Propos recueillis par Carmen Constantin.

* Sur les partis mentionnés dans cet entretien :

PNL : Parti national libéral, centre-droit.

USR-PLUS : Coalition de centre-droit entre l’Union Sauvez la Roumanie et le Parti de la Liberté, de l’Unité et de la Solidarité, fondé par l’ancien Premier ministre Dacian Cioloș.

UDMR : Parti de la minorité hongroise.

PSD : Parti social-démocrate, principal parti de l’opposition.

AUR : Alliance pour l’Union des Roumains, formation nationaliste et traditionaliste qui revendique l’union de la Roumanie avec la République de Moldavie.

Sebastian Lazaroiu

Laura Ștefan est coordinatrice des activités anti-corruption du think tank Expert Forum qui s’intéresse aux politiques publiques et aux réformes administratives. Elle travaille aussi sur la lutte contre le crime organisé…

 

Comment la lutte contre la corruption et le crime organisé a-t-elle évolué ces dernières années en Roumanie ?

Nous avons eu tout ou presque : des manifestations gigantesques, des changements à la tête des institutions de la lutte contre la corruption (DNA, ndlr) et du crime organisé (DIICOT, ndlr), des attaques contre l’État de droit. Tous ces événements ont eu un impact sur l’efficacité du travail des procureurs. Nous espérons que les prochaines élections vont permettre d’avoir un gouvernement et un parlement fiables, ce qui nous permettra de suivre de plus près l'activité de ces mêmes procureurs. Par ailleurs, les coopérations entre États, notamment de l’Union européenne, se basent sur la confiance.  Celle-ci a été minée par les événements de ces dernières années. Il est indispensable de recouvrer cette confiance en montrant qu'il y a des personnes au sein de nos institutions qui font leur travail correctement.

 

De quelles manières le crime organisé se manifeste-t-il ?

La Roumanie est le pays de l'UE où le trafic d'êtres humains est le plus important. Nous sommes aussi sur la route du trafic de drogues, via le port de Constanța. Ce qui m'inquiète le plus est que l'État semble avoir perdu son autorité sur certaines parties du territoire, où nous voyons des gangs qui le remplacent. De fait, ces grands groupes mafieux n’existeraient pas sans l’aide des autorités, qui ferment volontairement les yeux. Un exemple, dont nous ne savons pas avec certitude s’il est lié au crime organisé mais qui montre que l'État ne joue pas son rôle : la pollution de l’air à Bucarest. Des déchets sont brûlés aux abords de la ville sans autorisation. Bien qu’un débat public ait lieu sur le sujet depuis environ un an, les autorités sont incapables de localiser les responsables. Il n’y a aucune explication crédible sur une période aussi longue, il est donc normal que les habitants deviennent suspicieux, et ils doivent l’être. L’érosion de l'État est ainsi très visible et commence à affecter notre vie au quotidien.

 

Quelles doivent être les priorités de la lutte contre le crime organisé ces prochaines années ?

Le 11 novembre dernier, le ministère de l’Intérieur a annoncé un « Jour J » dans la lutte contre le crime organisé, avec des centaines de perquisitions. Mais il s’agit davantage de communication qu’autre chose, notamment en période électorale. Chaque jour doit être un jour J, il faudrait un travail plus concret qui ne se cantonne pas aux arrestations. Plusieurs choses sont à mettre en place : une direction solide à la tête de la DIICOT et une meilleure coopération entre les Cellules de renseignement financier (CRF, ndlr) de chaque pays européen. Cela permettra d’être plus efficace dans le traçage des biens et fonds volés par la corruption et le crime organisé afin que les profits tirés du crime soient restitués à l’État ou aux victimes. Mais la question de la mise en pratique demeure. Enfin, nous devons complètement repenser notre politique envers les victimes ; comment elles sont traitées, comment elles sont écoutées et, de façon générale, comment la société les considère. Car on remet souvent la faute sur elles.

 

Propos recueillis par Marine Leduc.

Laura Stefan

Mi-novembre, la pro-européenne Maia Sandu a remporté l’élection présidentielle en République de Moldavie. Décryptage de cette victoire et de ses conséquences avec Armand Goșu, maître de conférences en sciences politiques à l’Université de Bucarest…

 

Quels défis attendent la présidente-élue Maia Sandu ?

Les socialistes, qui contrôlent le parlement, vont tenter d’isoler Maia Sandu dans son fauteuil de présidente, voire essayer de la suspendre ne serait-ce que quelques heures, selon un scénario déjà mis en œuvre par le passé, pour qu’un président par intérim promulgue des lois ou adopte des décisions que Maia Sandu n’accepterait pas. Par ailleurs, les socialistes pourraient de nouveau transférer au parlement une partie des prérogatives octroyées au président après la crise politique de l’été 2019 comme, par exemple, la nomination du chef du Service des renseignements et de la sécurité. *

* Et c’est précisément ce qu’il s’est passé ce jeudi. Le parlement moldave a adopté un projet de loi pour que le Service des renseignements et de la sécurité passe sous son contrôle (ndlr).

Comment éviter ce genre d’impasse ?   

La solution idéale serait l’organisation d’élections législatives anticipées qui permettent la formation d’une majorité réformatrice, à savoir une coalition autour du Parti Action et Solidarité (PAS, ndlr) de Mme Sandu, et d’un gouvernement déterminé à mettre en place des réformes en faisant équipe avec la présidente. Or, la coalition actuellement au pouvoir, dominée par les socialistes, va tout faire pour reporter ces élections. Pour les socialistes, il est vital que la vague d’enthousiasme suscitée par la victoire de Maia Sandu retombe, et que le PAS chute dans les sondages. Pour le président sortant Igor Dodon, il est aussi essentiel de maintenir la domination des socialistes au sein de la gauche pro-russe et nostalgique de l’URSS, en faisant également chuter la cote de popularité de Notre Parti, la formation eurosceptique de Renato Usatîi, arrivé troisième à l’élection présidentielle. Si des élections anticipées sont organisées en avril-mai 2021, la victoire reviendra certainement aux forces réformatrices réunies autour d’une coalition de centre droit, incluant le PAS, le Parti Plate-forme vérité et dignité (PPDA, ndlr) d’Andrei Năstase, et un bloc formé de partis favorables à une union avec la Roumanie. Si les élections sont organisées à l’automne 2021 voire au printemps 2022, il est possible que la cote de sympathie de Maia Sandu baisse et que des forces politiques anti-réformistes, anti-européennes et pro-russes l’emportent. Les socialistes contrôlent une bonne partie des médias moldaves, ils pourraient facilement faire basculer les préférences de l’électorat.

 

Et si les élections se tiennent à terme, c’est-à-dire au printemps 2023 ?

Je vois alors trois scénarios possibles. Le premier serait que les socialistes et leurs satellites contrôlent la majorité parlementaire et le gouvernement, ce qui entraînera des luttes frontales avec Mme Sandu. Le second, qu’une majorité s’articule autour des socialistes et du bloc pro-européen ACUM – formé du PAS et du PPDA, ndlr –, à l’instar de celle qui avait déjà fonctionné pendant cinq mois en 2019. Les pouvoirs seraient alors partagés entre ces deux forces politiques. Troisième scénario, une nouvelle majorité est formée autour du bloc ACUM, avec le soutien des démocrates (PDM, ndlr) de Pavel Filip, des députés ex-PDM toujours sous l’emprise de l’oligarque en fuite Vladimir Plahotniuc, et des députés du Parti Șor – droite nationaliste russophile, ndlr. Il s’agirait d’une solution « immorale », d’un gouvernement soutenu par un ramassis d’élus, de partis et de personnages controversés, aux côtés desquels on ne peut s’afficher sans perdre son capital électoral. Mais il est impossible à ce stade de dire quel sera le scénario le plus probable.

 

Propos recueillis par Mihaela Rodina.

Armand Gosu

La psychologie est un domaine qui sera régulièrement traité au sein des entretiens de « Regard, la lettre ». À continuation, un premier constat de la psychologue clinicienne Ruxandra Sersa sur son expérience à Bucarest…

 

Quelles sont les pathologies psychiques les plus courantes des patients adultes qui viennent vous voir ?

C’est toujours une souffrance qui pousse vers le cabinet du psychologue, même si de nos jours, il joue aussi le rôle du confident, selon le modèle du prêtre de jadis. À la différence des hystéries et névroses fréquentes au début de l'ère contemporaine, soit à partir du début du 19ème siècle, les pathologies actuelles renvoient plutôt aux troubles de la personnalité, aux attaques de panique, aux anxiétés et aux affections psychosomatiques. Ces dernières concernent tous les soucis physiques que le médecin n’arrive pas à guérir, migraines, troubles des règles, maux d’estomac, acné, eczéma, infertilité, aggravés ou générés par des facteurs émotionnels, notamment le stress et l’anxiété. Quand notre cerveau produit trop d’excitation au sens large, celle-ci reste alors bloquée quelque part dans le corps. À Bucarest, j’ai des patients de tous âges. Parallèlement aux maux que je viens de décrire, la plupart des personnes âgées viennent plutôt pour une souffrance ponctuelle, peur de perdre la mémoire, insomnie, solitude, moins pour se remettre en question. Les jeunes, eux, consultent pour apaiser leurs craintes. Contrairement aux générations antérieures, si la jeunesse roumaine vit en général de façon plus confortable, elle me semble beaucoup plus fragile.

 

Quelles sont les causes principales de ces pathologies ?

Je trouve qu’ici les individus ressentent le besoin très fort de montrer leurs compétences, leurs qualités. Sans doute plus qu’avant, ils souhaitent se faire remarquer pour être appréciés et aimés, comme quand ils étaient enfants. Ils impriment alors un rythme très alerte à leur vie, ils vivent dans l’excès, consomment beaucoup et trop vite, et sont souvent proches de l’épuisement mental et physique. La frénésie consumériste fait pas mal de dégâts au niveau psychologique. Mais il y a aussi la diminution du rôle de la communauté qui provoque une fragilisation des individus. Un proverbe dit qu’il faut un village entier pour élever un enfant. Or, aujourd’hui, la coutume des rituels, l’entre-aide, les rencontres entre voisins sont moins présentes. Il n’y a plus, ou beaucoup moins, cette communauté qui fonctionnait comme un filet de sécurité.

 

Comment analysez-vous l’attitude des Roumains face à la crise sanitaire ? 

Comme d’autres peuples latins, les Roumains se positionnent d’une façon particulière face à l’autorité. Ils ne la rejettent pas entièrement, mais ils essaient souvent de contourner les règles, surtout si leurs actes ne semblent pas avoir de conséquences négatives dans un premier temps. À la différence de l’Allemand, par exemple, le Roumain n’aime pas se soumettre, a priori il ne pense pas que l’autorité de l’État soit capable de le protéger. Cela peut se comprendre vu l’histoire de notre pays. Du coup, sans désobéir entièrement aux règles mises en place, il se permet de petits gestes censés montrer aux autres qu’il a toujours son mot à dire ; cela va des blagues sur les attestations de déplacement, aux remarques à la caissière du supermarché. C’est sa façon à lui de sortir victorieux de ce rapport de force avec l’autorité.

 

Propos recueillis par Ioana Stăncescu.

Ruxandra Sersa

À quoi s’attendre dans les mois à venir vu la crise actuelle ? Éléments de réponse avec Gabriela Bodea, maître de conférences en économie à l’Université Babeș-Bolyai de Cluj…

 

Quelles conséquences la pandémie aura-t-elle sur l’économie roumaine ?

Étant donné l’interconnexion des États et des acteurs économiques, la crise sanitaire actuelle a une dimension globale. Et son amplitude risque d’être encore plus difficile à contrôler dans un pays qui pâtit déjà d’un système de santé défaillant, d’un niveau de vie plutôt bas et d’un pouvoir d’achat friable. Les rectifications budgétaires opérées par le gouvernement en 2020 ont visé à répondre aux besoins engendrés par la pandémie, sans toutefois réussir à les assouvir. La crise met à défi les décideurs d’adopter des mesures cohérentes et opportunes afin d’appuyer aussi bien la production que les foyers. Ces mesures doivent toutefois être coordonnées avec celles mises en place par les autres pays.

 

La Roumanie sera-t-elle à l’abri de certains déséquilibres qui touchent les pays d’Europe de l’Ouest ?

Absolument pas. L’impact mondial de la crise dérive de blocages parfois simultanés dans l’offre et la demande de biens, tandis que la perspective économique incertaine génère une baisse de l’offre de main d’œuvre et de la productivité, une interruption des activités économiques, une multiplication des licenciements et des investissements plutôt fragiles. L’offre de biens est difficilement prévisible en raison des ruptures de rythme et de la volatilité de l’environnement économique, le produit intérieur brut chute, la consommation enregistre à son tour des changements car les revenus baissent et les priorités des foyers ne sont plus les mêmes. Les économies voisines sont confrontées à ces mêmes réalités, car les influences transfrontalières de la crise se propagent rapidement. Les ressortissants d’Europe centrale et de l’est ont de plus en plus de mal à supporter le durcissement des conditions bancaires et financières ainsi que les conséquences des fluctuations du taux de change. Mais au-delà de cette interconnexion mondiale, il appartient à chaque État de décider comment il protègera ses propres citoyens.

 

Le plan de redressement de l’Union européenne aidera-t-il la Roumanie à sortir de cette crise ?

Ce plan de redressement met à profit le potentiel budgétaire de l’UE pour aider les États membres à s’en sortir par une relance de leur économie et un appui aux investissements. Le mécanisme de transition juste, qui fait partie du Green Deal, suppose à lui seul un fonds d’un montant de 40 milliards d’euros destiné à protéger les emplois, à appuyer la reconversion des employés et à encourager les investissements dans les zones les plus touchées, ainsi que les initiatives durables pour l’environnement et les zones rurales. Grâce aux 4,44 milliards d’euros alloués à la Roumanie – troisième montant au sein de l’UE, ndlr –, les sociétés locales pourront supporter plus aisément les coûts d’une adaptation à une autre réalité économique, qui doit se baser sur des investissements solides et profitables pour le pays.

 

                                               Propos recueillis par Mihaela Rodina.

Gabriela Bodea

Dan Perjovschi, 59 ans, est un artiste contemporain de renommée internationale. Il est notamment connu pour ses dessins au marqueur noir qui transmettent une observation engagée, fine et poétique de l’actualité…

 

Comment vous sentez-vous, artistiquement parlant ?

Je vis une nouvelle période d’expérimentation. J’avais déjà appris à être sous pression, que ce soit à cause de la censure communiste ou du manque de financements. J’ai dû m’adapter et trouver des solutions ; c'est toute l'histoire de ma vie artistique. J’ai commencé à dessiner sur les murs avec un simple marqueur dans plusieurs pays parce qu’il m’était impossible d'exporter mon travail à l’étranger, de payer des assurances, etc. Et cela fait plus de vingt ans que cela dure. Aujourd’hui, je dois de nouveau changer quelque chose dans ma pratique. Par exemple, vu que je ne peux pas être sur place lors de mes expositions, un ami a reproduit mes dessins pour un vernissage à Bogota. J'ai aussi envoyé des cartes postales avec des dessins à diverses galeries. Aujourd'hui, on se tourne beaucoup vers le numérique, je préfère revenir en arrière et faire de l’art postal.

 

Vos dessins disent souvent quelque chose de la société. Que vous inspire-t-elle en ce moment ?

La pandémie, le terrorisme en France ou la présidentielle américaine sont de grandes sources de réflexion. J’espère aider en introduisant un peu d'humour, celui qui aide, qui est un pont entre les choses, et qui permet une compréhension fine du monde. Concernant la France, je pense que dessiner sur ce qui s’y passe actuellement est très délicat, la réalité française est très complexe. Et parfois, des dessins ne peuvent pas illustrer ou résumer une situation aussi complexe. Il s’agit alors de trouver des solutions. On pouvait rire de tout il y a vingt, trente ans, aujourd’hui ce n’est malheureusement plus possible, il faut être dans la nuance. Il n’en reste pas moins que mourir pour des caricatures, c’est de la folie.

 

L’optimisme semble peu répandu en Roumanie. Comment le ressentez-vous ?

À mon avis, il y a de l'optimisme, mais à l'envers. Ici, on se sent très bien quand on n’est pas bien (rire). Les Roumains se complaisent dans l’échec parce qu’ils pensent qu’ils ne pourront pas tomber plus bas. À partir de là, on ne peut que remonter. Je suis également optimiste en ce sens. J'ai participé à 1989, j'ai survécu à la crise, et maintenant à une pandémie mondiale. Je crois que l'humain sait s'adapter et trouver des solutions pour tout. Regardez, on a un maire allemand à Timișoara, et une Française maire de secteur à Bucarest. Ce pays réserve toujours des surprises, c'est toujours un peu paradoxal. Il y a d’un côté l’héritage classique, de l’autre l’héritage dadaïste. Et on évolue continuellement entre les deux, du très conventionnel au très expérimental. D’ailleurs, l’un des initiateurs du dadaïsme se surnomme Tristan Tzara, ce qui veut dire littéralement "triste dans le pays", c'est intéressant. Comme beaucoup d’autres, il est parti de Roumanie et s’est éteint dans l'exil. Il y a quelque chose de brutal dans ce pays qui crée puis rejette l'avant-garde. Mais c’est peut-être aussi ce type de contraste qui fait la Roumanie.

 

Propos recueillis par Marine Leduc.

 

Note : Pour un aperçu du travail de Dan Perjovschi, cliquez sur le lien suivant :

https://www.facebook.com/perjovschi/photos

Dan Perjovschi

Silvia Marton est maître de conférences en sciences politiques à l’Université de Bucarest. À la veille des prochaines élections législatives, elle analyse la situation politique en Roumanie…

 

Suite aux élections locales de septembre dernier, diriez-vous que la Roumanie est sur la bonne voie en termes de maturité démocratique et politique ?

Oui, la Roumanie est une démocratie consolidée, les rouages institutionnels fonctionnent. Dans l’ensemble, c’est un pays où la liberté d’expression et d’opinion est respectée. Le principal problème concerne le recrutement du personnel politique et la façon dont on entre en politique. Depuis trente ans se pose aussi la question des différentes accusations de collusion de la classe politique avec les services de renseignements d’une part, et avec la sphère économique d’autre part. Tout cela pèse sur la perception des différents partis par l’électorat. Il y a énormément de choses à améliorer en termes de transparence dans la manière de faire de la politique. Mais, dans l’ensemble, la Roumanie est à l’abri de grandes instabilités. Les violences sont parfois verbales, c’est d’ailleurs très fréquent au moment des élections, mais le spectre de l’instabilité institutionnelle est tout à fait improbable. La façon dont la classe politique fonctionne indique que les grands conflits se négocient.

 

Pensez-vous que le Parti national libéral – PNL, au pouvoir, ndlr – et l’USR-Plus arriveront à former une majorité stable après les élections législatives ?

Pour l’instant, les sondages donnent assez clairement une majorité au Parti national libéral, mais celui-ci semble lentement reculer dans les intentions de vote. La gestion de la crise sanitaire par le gouvernement est notamment sujette à débat dans la manière de communiquer, et de prendre des décisions. Par ailleurs, le PNL a plusieurs partenaires possibles autour de lui, l’USR mais aussi le Parti mouvement populaire, qui sont en même temps des voix critiques vis-à-vis du gouvernement actuel. Plus le temps passe, plus le PNL semble être la proie de ces mêmes partenaires qui demandent des réponses à leurs exigences. C’est une autre raison pour laquelle le PNL souhaite des élections le plus rapidement possible, en espérant avoir une majorité assez importante pour ne pas être si dépendant.

 

Qu’est-ce qui vous déconcerte le plus sur la scène politique roumaine ?

Du point de vue du discours politique, la gestion de la crise sanitaire me semble assez amatrice. Il est difficile de critiquer quand on n’est pas au cœur du contrôle de cette situation qui est extrêmement compliquée et qui crée des mécontentements, quelles que soient les décisions prises. Mais cette crise est aussi une opportunité en termes de leadership, une occasion de montrer une stature d’homme d’État et d’assumer vraiment la difficulté de la tâche. Or, il est décevant de voir que personne n’a envie d’être ou d’apparaître comme le gérant en chef de ce contexte difficile, qu'il s'agisse du président, du Premier ministre ou de l’opposition. Il n’y a pas de voix capable d’assumer vraiment une stature d’homme ou de femme d’État. Pourtant, même impopulaire, la prise de décision n’est pas nécessairement un risque du point de vue électoral.

 

                                                                                                              Propos recueillis par Sylvain Moreau.

 

Note : Le 6 octobre dernier, Silvia Marton a participé à l'émission "Les Enjeux internationaux" sur France Culture. L'entretien est à écouter sur le lien suivant (11 minutes) : https://www.franceculture.fr/emissions/les-enjeux-internationaux/lemergence-dune-nouvelle-generation-politique-en-roumanie

Silvia Marton

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