Vasile Dâncu est le fondateur de l'IRES, l'Institut roumain pour l'évaluation et la stratégie. Sénateur du Parti social démocrate (PSD), il était en charge il y a quelques années de l'image du gouvernement. C'est en tant que sociologue qu'il analyse ici la place de la police au sein de la société roumaine.

Regard : Quelle est l'image de la police aujourd'hui ?

Vasile Dâncu : Longtemps, elle s'est résumée à celle d'une police politique. Au sortir de 1989, la police était associée à la Securitate, une institution tortionnaire. Elle était considérée comme un instrument répressif et communiste. Cela a duré longtemps. A partir de 2000, on a assisté à une refonte progressive de cette image, ainsi que de celle du ministère de l'Intérieur. En 2001, si seuls 19% des gens avaient une vision positive de la police roumaine, ce pourcentage passera à 49% en 2004. L'élément clé fut sa transformation en une institution civile. Processus diffile car il s'agissait de changer un système entièrement militarisé. Il a aussi fallu convaincre la police de communiquer davantage et de se rapprocher des citoyens.

A quel moment exactement cette démilitarisation a-t-elle eu lieu ?

Le passage à une institution civile s'est fait en 2002. C'était l'une des conditions de l'OTAN et de l'UE auxquels il a fallu se plier. Il y a eu des programmes, on a littéralement dû inventer la police de proximité. Le ministère de l'Intérieur s'est aussi rapproché d'autres institutions comme les pompiers et les gendarmes, ce qui a été très bénéfique pour l'image de la police. Mais augmenter le capital confiance ne s'est pas fait du jour au lendemain. En 2006-2007, celui-ci s'est de nouveau érodé à cause de l'image négative de certains ministres de l'Intérieur.

Il y a eu aussi les grèves de 2008 et 2009, notamment liées à des revendications salariales et au paiement des heures supplémentaires. Les policiers ont manifesté devant le palais Cotroceni et ont jeté leurs uniformes et leurs casques tout en insultant le président et le gouvernement, cela leur a fait perdre beaucoup de crédit. La police s'est comportée comme un citoyen rebelle, et les Roumains n'ont pas compris que ceux qui étaient censés défendre l'ordre public était en train de participer à des actions contre ce même ordre. Mais c'était nécessaire, il fallait par ailleurs plus de transparence au sein de l'institution, et plus de solidarité entre les policiers. Il y a toujours des fluctuations en fonction de certains types de crise, mais aujourd'hui près de 40% des Roumains disent avoir confiance voire très confiance en la police.

Quel retournement de situation...

Effectivement. Et à la question « Qui appeler en cas d'injustice ? », c'est la police qui arrive désormais en première position. On peut même dire que l'on assiste à un trop plein de confiance dans des situations où finalement ce n'est pas à elle d'intervenir. Dans la plupart des pays européens, d'autres institutions civiles permettent de régler toute sorte de litiges. Alors qu'en Roumanie, seul 1% des gens ferait appel à une ONG, par exemple. A l'étranger, ce chiffre est largement supérieur car les associations émanant de la société civile sont beaucoup plus imbriquées dans la vie des gens, et sont perçues comme des institutions avec un certain pouvoir. Il n'y a pas que la police...

« Comme le montrent nos études, la police est désormais considérée parmi les institutions les plus propres lorsque l'on fait référence à la corruption »

L'image de la police est-elle dépendante de l'image du politique ?

En partie, oui. Cette dépendance se retrouve dans l'influence qu'ont par exemple sur elle les changements de ministres de l'Intérieur. Il y a  toujours la tentation de croire que le ministre de l'Intérieur politise l'action de la police. Et puis la police est de manière générale dépendante de la fluctuation des indicateurs de confiance envers les instances de gouvernance. Les gens perçoivent l'Etat de manière globale, comme un fournisseur de services. On dit aussi que le parti qui a le ministère de l'Intérieur au moment des élections dispose d'un avantage. Les administrations sont des mastodontes, les gens qui y travaillent ont de la famille, des amis. Ceux en poste veulent bien sûr conserver leur travail. Cependant, la police reste une entité clairement définie aux yeux des citoyens, et donc avec un certain destin propre. Elle est présente partout, jusque dans le plus petit des cantons. Et dispose désormais de suffisament de mécanismes d'autorégulation, d'autant que les mandats des ministres de l'Intérieur sont plus courts, ils exercent beaucoup moins d'influence qu'avant.

Ceci étant, la police ne reste-t-elle pas trop centralisée ?

Il existe un certain centralisme, bien entendu. Ce n'est pas comme aux Etats-Unis où les citoyens choisissent les chefs de la police au niveau local. Ici, ils sont nommés par la centrale de Bucarest, et les chefs changent souvent au niveau départemental ; mais à mon sens, c'est le propre de toute institution. Et puis les mandats trop longs usent la réputation et l'autorité.

Qu'est-ce qui définit la police actuellement ?

Elle se professionalise et gagne en termes d'esprit de corps, et ce de façon chaque fois plus indépendante des changements politiques qui affecte le haut de la pyramide. Car elle intègre aussi en son sein de plus en plus de jeunes spécialistes issus de la société civile, des sociologues, des psychologues, des économistes... Cela diversifie l'institution et accroît son professionalisme. C'est palpable.

Vous décrivez la police et son évolution en des termes plutôt élogieux. Mais que dites-vous de la corruption qui l'a gangrénée pendant des années ? Et qu'en est-il aujourd'hui ?

Comprenez-moi bien, nous savons tous qu'il y a eu pas mal d'affaires de corruption tout au long de ces vingt-cinq dernières annés, je pense par exemple aux histoires des villas des chefs de la police, au début des années 2000. Il y a aussi eu le scandale des permis de conduire accordés sur pots-de-vin. Mais cela n'a pas vraiment affecté l'image de l'institution en tant que telle, car pour les gens, la corruption policière concerne d'abord les petits pots-de-vin et la police routière. Et ces dernières années, tout cela s'est beaucoup amélioré, on a éliminé le rapport direct avec l'argent. Les agents de la circulation doivent notamment émettre des factures. Comme le montrent nos études, la police est désormais considérée parmi les institutions les plus propres lorsque l'on fait référence à la corruption. Les Roumains la perçoivent plus intègre que d'autres entités publiques, de manière générale. Le chef de la police au niveau local n'est pas considéré comme potentiellement la première personne capable de commettre un abus dans le cadre de sa fonction. Cela vient aussi du fait qu'aujourd'hui la police communique très bien sur le terrain.

Une communication primordiale...

Oui. Les porte-paroles de la police sont en général de bons communiquants. Il y a de même beaucoup plus de patrouilles au niveau local ainsi que des actions comme « străzi liniştite » (rues calmes, ndlr) où les policiers interviennent auprès des personnes âgées et des jeunes afin d'élaborer les meilleurs itinéraires de circulation en ville. Par rapport à d'autres institutions qui ont été moins ouvertes, plus inertes, la police a réussi sa mue. Son intégration dans la communauté est réelle. Par comparaison, les mairies et les préfectures n'organisent pas de journées portes ouvertes.

Ce fut là une démarche spontanée ?

Il y a bien sûr eu des modèles. Nos policiers ont beaucoup travaillé avec les polices allemande et française notamment. Selon moi, ils ont même pris plus vite goût à la liberté que beaucoup de Roumains.

Propos recueillis par Benjamin Ribout.

Photo : Mihai Barbu

s2Member®