Sur l’Otan, la Russie…

15 juin - 15 octobre 2017, Articles, Regard 79

La région sud-orientale de l'Europe est devenue un espace crucial pour la sécurité du continent. Où sont les risques ? Qu'en est-il des activités de l'Otan * dans la zone ? Analyse de la situation avec Dan Claudiu Degeratu, professeur universitaire expert en défense et sécurité.

 

 

Regard : Comment jugez-vous la situation en Ukraine ? Est-elle un danger pour la Roumanie ?

Dan Claudiu Degeratu : Oui, car il s'agit d'une zone de conflit très proche. Nous avons tendance à penser que ce n'est qu'un autre « conflit gelé », mais les incidents sont hebdomadaires et l'activité militaire y est intense. La Russie essaie d'attirer les voisins de l'Ukraine dans sa logique de guerre, ce qui constitue un danger réel pour la Roumanie. Par ailleurs, les prises de position du ministère russe des Affaires étrangères sont souvent erronées, leur objectif est évidemment de manipuler les opinions, que ce soit concernant le bouclier anti-missiles de la base de Deveselu, des troupes de l'Otan en Roumanie ou de la situation géostratégique en mer Noire. Il est clair que pour Moscou, le flanc sud-est de l'Alliance Nord-Atlantique, et notamment la Roumanie, est un « dossier spécial ». Les Russes observent de très près notre partenariat stratégique avec les États-Unis et la présence significative des Américains sur notre sol.

La Roumanie assume également un rôle important afin de protéger l'Ukraine des attaques cybernétiques (attaques contre des dispositifs informatiques, ndlr) ...

Nous avons effectivement un rôle de coordination au niveau de l'Otan pour protéger l'Ukraine en ce sens, et nous ne manquons pas de spécialistes de haut niveau. Contre les attaques cybernétiques, la Roumanie se classe deuxième au sein de l'Alliance, juste derrière les États-Unis. De fait, cette menace a fortement augmenté, surtout pour les institutions en lien avec l'Alliance Nord-Atlantique qui rapportent des dizaines de milliers d'attaques chaque année visant notamment leurs pages Internet.

La Russie serait derrière des attaques cybernétiques qui auraient influencé les processus électoraux aux États-Unis, mais aussi dans d'autres pays européens...

Cela semble effectivement être le cas. Depuis environ un an et demi, les structures cybernétiques de la Russie se développent non pas pour protéger le pays, mais surtout pour des activités d'espionnage, d'influence à l'extérieur. Certains documents le prouvent. Avant, le système de défense russe ne comprenait que des domaines classiques, l'infanterie marine, l'aviation, les communications. Désormais, l'arme cybernétique fait partie intégrante du système, avec un composant offensif évident. Depuis l'intervention en Géorgie où l'arme principale fut le chantage énergétique, la dimension informatique s'est clairement imposée.

Washington a récemment annoncé que les États-Unis investiraient des dizaines de millions de dollars pour renforcer la base militaire de Mihail Kogălniceanu (département de Constanţa, ndlr), qu'en pensez-vous ?

Pendant longtemps, le partenariat stratégique avec les États-Unis s'est limité au domaine militaire, à la modernisation des forces armées. Depuis, la coopération s'est développée, il s'agit aussi d'échanges réciproques d'informations, de coordination des positions à l'intérieur de l'Otan, de plus d'achats d'armement. D'autant que le contexte régional justifie amplement la présence américaine et le développement de la base de Kogălniceanu. En Turquie, à la base aérienne de Incirlik, des problèmes entre le pays hôte et des troupes alliées sont apparus, notamment avec les Allemands après que le Bundestag ait reconnu le génocide arménien perpétré par les Turcs en 1915.

Comment le rôle de la Roumanie au sein de l'Alliance va-t-il évoluer suite à l'achat du système de missiles Patriot ?

Il s'agit d'un système moderne que peu de pays dans le monde détiennent. Mobile, il peut être utilisé pour défendre le territoire national mais aussi dans des missions de l'Otan conjointes. C'est un vrai avantage, il assure la défense aérienne pour les autres alliés. Un exemple, pendant la guerre en Irak, les États-Unis ont envoyé des missiles Patriot en Israël qu'ils ont pu déplacer en fonction des combats. Quand les Français, les Canadiens ou les Américains viennent ici, ils veulent constater notre contribution en termes de défense, pas seulement dormir dans de bons lits. L'effort de défense et de sécurité doit être partagé.

La Roumanie a jusqu'à présent été épargnée par le terrorisme, cela pourrait-il changer ?

Selon moi, il ne suffit pas de dire que nous sommes un pays sûr, il faut aussi le démontrer, et être actif. Exemple : la façon dont nous avons réagi face à la vague des réfugiés, sans constance ni politique claire, laisse à désirer. La plupart des pays de l'Otan font des rapports annuels sur les différents risques qui peuvent porter atteinte à leur sécurité. Or, si vous lisez les trois derniers rapports du ministère roumain de l'Intérieur ou de nos services de renseignements, vous ne trouverez pas grand-chose sur les réfugiés.

Une dernière question concernant la république de Moldavie... Comment voyez-vous l'avenir de ce pays qui semble se tourner davantage vers Moscou ?

La république de Moldavie est un point vulnérable pour la Roumanie, à cause de notre frontière commune et parce que comme vous le dites, l'influence russe s'y est intensifiée. D'un autre côté, on assiste à un changement générationnel au niveau politique, peut-être que le pays trouvera enfin une solution à un statu quo peu clair, avec une population pour l'instant russophile à 60-70% et minoritairement européenne. Je pense que Chișinău (capitale de la RM, ndlr) souhaite aujourd'hui développer ses propres capacités de défense. Mais la mainmise d'une élite pro-russe reste très forte.

Propos recueillis par Carmen Constantin. Photo : Bogdan Baraghin

* L'Organisation du traité de l'Atlantique nord (Otan) est l'organisation politico-militaire mise en place par les pays du Traité de l'Atlantique nord, signé le 4 avril 1949, afin d'assurer leur sécurité. Elle a vu le jour dans le contexte du début de la guerre froide et regroupe principalement la plupart des pays de l'Europe occidentale et les États-Unis. Son action s’étend désormais à différents théâtres d’opération dans le monde, et elle agit aussi contre le terrorisme international.

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