Tableau statistique paru dans le quotidien Ziarul Financiar en janvier 2016, titrant :

« En 2007, la Roumanie a perdu plus d’un demi-million d’habitants à cause de l’émigration. »

Plus de 3 millions de Roumains sont partis de Roumanie entre 2000 et 2017 – avec un pic de près de 550 000 émigrés en 2007, année de l’entrée de la Roumanie au sein de l’Union européenne (source : Institut national des statistiques – INS) *. Bien que l’émigration actuelle n’atteigne pas les chiffres d’il y a dix ans, la tendance ne semble pas s’infléchir. Regard a demandé à trois experts leur opinion sur la question.

Iancu Guda, président de l’Association des analystes financiers-bancaires de Roumanie (AAFBR) :

« La migration roumaine de ces dernières années n’est pas seulement due à des facteurs strictement économiques. En 2017, la Roumanie a enregistré une croissance de plus de 7%, une majoration des salaires de 14%, et une augmentation de la consommation de 10%. Les principaux problèmes sont, entre autres, l’infrastructure déficitaire, l’absence de réformes structurelles, le faible niveau des dépenses pour l’éducation – environ 3% du PIB, ndlr –, et la pénurie de main-d’œuvre, là sont les véritables défis que la classe politique doit relever et qui expliquent en grande partie une émigration constante. Ces vingt dernières années, la population de moins de 30 ans a baissé de 30%, tandis que le nombre d’habitants de plus de 70 ans a pratiquement doublé. Face à un tel contexte, les compagnies ont été obligées de changer d’attitude vis-à-vis de leurs employés. Le salarié est devenu un bien précieux. En dix ans, le budget alloué aux ressources humaines est passé de 9% à 14%, parallèlement à une majoration de 1000 lei, environ 214 euros, du salaire moyen net entre 2007 et 2017, ce qui le situe actuellement à 586 euros. Si les multinationales ont été les locomotives de cette évolution, les microentreprises, qui représentent 94% des sociétés actives sur le marché roumain, continuent d’être à la peine, leur chiffre d’affaires ne leur permettant pas de suivre le rythme. »

Cristina Fülop, psychologue :

« Aujourd’hui, le mirage de l’Occident tel que les Roumains se le représentaient dans les années 1990 n’est plus d’actualité. Si les jeunes continuent d’émigrer, notamment les jeunes diplômés, c’est en partie parce que le contexte actuel leur est favorable. Dans certains domaines, que ce soient les nouvelles technologies de l’information ou la médecine, les pays occidentaux sont en manque de spécialistes et ils cherchent à recruter. Les pays scandinaves notamment ouvrent facilement leurs frontières en raison aussi d’un déficit démographique. Pourtant, il faut avoir beaucoup de courage pour partir. Psychologiquement parlant, le courage est la capacité d’avancer sans connaître ce qui pourrait arriver. Les gens qui partent sont d’habitude des personnes qui s’adaptent facilement, sûres d’elles et qui font confiance aux autres. Or, ne serait-ce que par ces simples traits de caractère, elles font figure à part. Généralement, les Roumains s’avèrent plutôt individualistes, méfiants et non coopérants. Voilà pourquoi la diaspora a  pris une telle importance dans l’imaginaire collectif, et que son influence sur ceux qui sont restés au pays est toujours plus significative.»

Remus Anghel, sociologue à l’Institut d’étude des problèmes des minorités nationales (Cluj) :

« Dernièrement, chaque débat sur la migration roumaine remet sur le tapis trois aspects : le nombre de migrants, leur rôle au moment des élections, et les soucis d’ordre démographique. De 2000 à 2007, date de l’entrée dans l’Union européenne, plus de deux millions de Roumains ont quitté la Roumanie, ce fut l’une des conséquences directes de la situation économique d’un pays ayant perdu, selon les statistiques, 40% de ses emplois après la fermeture des usines communistes. Faute de travail, ces gens n’ont pas fait le choix de partir, ils ont été contraints de le faire. Pour eux et pour leurs familles, le processus de migration fut plutôt positif, puisque tout le monde en tira profit. À présent, les jeunes vont et viennent suivant les opportunités qui leur sont proposées. Du coup, la question n’est pas de savoir pourquoi ils partent, mais pourquoi ils ne veulent plus rester. Et à mon avis, c’est tout simplement parce que la société roumaine ne répond plus à leurs attentes. Il nous faudrait un plus de responsabilité en matière de gouvernance locale, c’est ce qui commence à se faire à Cluj, par exemple. Désormais, toutes les populations sont mobiles, et la Roumanie doit s’activer pour convaincre ses habitants de rester, ou de revenir. J’ajouterai que d’ici dix ou quinze ans, le taux de dépendance économique des retraités envers les salariés sera catastrophique. Et ce n’est pas seulement la migration qui en est responsable, mais surtout l’absence de mesures concrètes de soutien à la natalité. Il ne sert à rien de majorer l’allocation parentale si l’on ne résout pas la pénurie de crèches et de maternelles, et le manque de vaccins. »

Propos recueillis par Ioana Lazăr

* Contrairement aux affirmations les plus alarmistes, la Roumanie n’est pas en train de vivre un exode comparable à celui de 2007. L’année dernière, selon l’INS, environ 220 000 Roumains ont émigré, un chiffre légèrement supérieur à la moyenne annuelle du nombre d’émigrés depuis 2000.