Nous avons toujours plus les yeux rivés sur lui. Parce qu’il nous informe, nous distrait, nous oriente – ou plutôt nous dirige. C’est presque devenu un prolongement du corps, un nouveau membre. Dans les grandes villes, notamment en Asie, il est désormais rare de trouver quelqu’un sans écouteurs ou sans écran tactile dans le creux de la main, sans « smartphone ». A ce rythme, dans quelques milliers d’années, nous serons difformes, avec des yeux exorbités et les oreilles de Dumbo l’éléphant. Le « smartphone », en tant qu’objet, est évidemment une petite merveille de technologie, il permet à peu près tout. Et notamment d’aller sur Facebook – réseau qui donne la possibilité de savoir pas mal de choses sans intérêt sur les gens à partir du moment où ils sont vos amis (?). Son fondateur, Mark Zuckerberg, s’est récemment enorgueilli que « la planète » y passait en moyenne 4 heures et demi par jour. Pauvres yeux, pauvre tête. Souvent, lors d’un déjeuner dans un restaurant bucarestois avec un ami pourtant proche, environ 10% de notre conversation est interrompue parce qu’il est sur son « smartphone ». Alors je continue de manger, doucement pour ne pas finir avant lui. Je me sers un verre de vin et je le regarde, captivé par son écran, le front soucieux. Les minutes passent, il me dit qu’il sera avec moi dans un instant.
« Pas de souci ». Machinalement, je tire moi aussi mon téléphone portable de ma poche. Mais le mien a plusieurs années, il n’a pas beaucoup de « fonctions ». De fait, il n’en a presque aucune, si ce n’est celles de téléphoner et de recevoir des messages, dits « sms ». Je ne peux pas lire mes mails, ni regarder de photos. Il sait de toute façon que je n’aime pas être trop dérangé, il sait aussi que je ne prends pas de photos (j’aime observer sans m’arrêter). Et il sait que je préfère avoir un agenda peu chargé. D’ailleurs, dès que je veux introduire un nouveau nom, il m’oblige à « éliminer » quelqu’un. Pas de problème, au fil des mois, il y a toujours quelqu’un qu’on peut « éliminer ». Mon agenda reste ainsi facile à consulter. Et la batterie dure deux jours et demi. Alors je me pose la question, lequel est le plus « smart » ? Mon téléphone ou celui de mon ami pourtant proche qui lui soutire ce qu’il a de plus précieux, son temps ? Le temps avec quelqu’un qui peut-être demain ne sera plus là ; le temps d’apercevoir cette jolie demoiselle qu’il n’aura pas vue alors qu’elle passait devant notre table et lui a jeté un regard tendre ; le temps de lever la tête et de se dire que ce rayon de soleil dans le parc Icoanei lui rappelle un doux moment de son adolescence ; le temps de laisser passer quelques secondes et de goûter à ce silence si élégant, intelligent, entre deux hommes qui ont toujours su s’écouter.

Laurent Couderc

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