Il est présent partout, dans la rue, les conversations... En l'espace d'une génération, l'argent est devenu le maître-mot en Roumanie, et le maître tout court. Son emprise est totale sur une bonne partie de la population.

Décembre 1989. Nicolae Ceauşescu vient d'être écarté du pouvoir. Une multitude furieuse et curieuse arrive chez lui, dans son palais du quartier Primăverii situé au nord de Bucarest. A l'intérieur, les insurgés sont ébahis. Ce qu'ils y trouvent, rapportés par la télévision publique libérée, va désemparer tout un peuple, le clouer de stupéfaction et de colère : piscine, sauna, solarium, un luxe inimaginable du niveau des résidences de la série américaine "Dallas", très populaire à l'époque. Mosaïques et chandeliers sur mesure, il y avait même un canapé spécial pour les deux labradors du couple. Et comble de cette opulence : la robinetterie de la salle de bains, tout en or.

Le choc est terrible pour une population qui, notamment dans les années 1980, survit dans des appartements standardisés comme des boîtes d'allumettes, sans chauffage ni électricité pendant une bonne partie de la journée, et qui trouve de quoi s'alimenter grâce à de modestes lopins de terre, les supermarchés étant plutôt de vastes entrepôts vides. Ce que les Roumains imaginaient s'est soudain confirmé : alors qu'ils souffraient et étaient privés de tout, sous le prétexte qu'il fallait d'abord payer la dette externe du pays, la famille dictatoriale vivait dans un confort digne des plus grandes fortunes mondiales.

« La population savait que le couple Ceauşescu ne logeait pas dans un bloc tout gris, qu'il était privilégié et ne subissait pas un quotidien de ressources limitées. Mais de voir la réalité de leur vie fastueuse a d'une certaine façon permis de justifier les excès de certains durant les années post-révolutionnaires », explique le sociologue Ciprian Necula. Le mythe de l'égalité entre tous, au centre de la propagande communiste pendant des décennies, allait être éradiqué de façon brutale.

« Tout au long des années 1990, dans cette persévérance et cet acharnement pour détruire les valeurs du communisme, l'idée de reconnaissance professionnelle a été complètement diluée. La seule reconnaissance et le seul prestige, c'était et cela reste l'argent », ajoute la sociologue Ana Bulai. Tout s'est renversé ; la doctrine communiste qui louait le travail ouvrier, celui des mineurs, des mécaniciens, des agriculteurs, était devenue obsolète, tous ces métiers sont devenus misérables du jour au lendemain... « Alors que les affairistes, les intermédiaires, ceux qui étaient précisément blâmés sous le communisme, allaient bénéficier d'un prestige social renouvelé. La fortune de la plupart des nouveaux riches de ce pays n'est pas le fruit d'un travail productif, mais de trafics, d'échanges, de relations. Grâce à elle, ils se sont non seulement construits un statut social, mais continuent de tenir les rênes du pouvoir », poursuit Ana Bulai.

« La population savait que le couple Ceauşescu était privilégié (…). Mais de voir la réalité de leur vie fastueuse a d'une certaine façon permis de justifier les excès de certains durant les années post-révolutionnaires »

D'un autre côté, cet engouement pour l'argent, l' « avoir privé », ne serait pas le seul fait du démantèlement du régime communiste. Lors d'une conférence sur l'identité roumaine tenue au centre Saint Pierre Saint André de Bucarest début avril, l'anthropologue Vintilǎ Mihǎilescu explique que la société roumaine est depuis des siècles d'abord et avant tout une « société paysanne ». Avec une particularité : « La propriété individuelle est un concept qui n'a jamais pu mûrir, soutient l'anthropologue. (…) Générations après générations, les terres étaient partagées au sein de la famille, référence absolue. Le paysan roumain n'a donc jamais été libre. » Ce qui explique aussi, et peut-être de façon plus fondamentale, cette frénésie pour l'argent et l'obtention de biens à l'échelle strictement individuelle. Même si le propos demande à être nuancé. Les analystes s'accordent pour dire qu'aujourd'hui, une partie conséquente de la population – difficilement quantifiable –, formée de jeunes et de moins jeunes, ayant vécu sous le communisme ou pas, n'a pas été « touchée » par cette frénésie, et a su garder la tête sur les épaules. Elle vit simplement mais dignement.

Néanmoins, une autre bonne partie a elle été bien « touchée », et fut parfois victime de façon très concrète de sa vénalité. Exemple : entre 1992 et 1994, le système pyramidal dénommé « phénomène Caritas » a généré plus de 5 milliards de dollars par la seule promesse d'un retour sur investissement huit fois supérieur à la mise de départ. Promesse évidemment non tenue. Les plus modestes y ont laissé leurs dernières plumes, et les bénéficiaires sont toujours dans la nature. Autre exemple, celui de la Société d'administration du fonds mutuel des hommes d'affaires (SAFI), qui promettait 40% de retour sur investissement par mois en 1993, avant de faire faillite en 1996 – et de bien remplir certains portefeuilles. Pendant les années 1990, ce genre d'entourloupe a connu de beaux jours, parallèlement aux arrangements entre politiques et hommes d'affaires dans le rachat-vente de grands conglomérats industriels, de terrains, de banques d'Etat...

« Au sein d'une société qui a accumulé les frustrations, la réussite n'a de sens que si elle s'affiche. Les belles voitures et les gadgets onéreux jouent le même rôle que les médailles et les insignes d'avant », renchérit Ana Bulai. Et cela ne s'arrête pas là. « A quoi bon avoir de l'argent s'il ne se matérialise pas aussi en pouvoir reconnu ? », ajoute Ciprian Necula. D'où la présence de nombreux « affairistes » dans la sphère politique – phénomène que l'on retrouve évidemment dans d'autres pays ex-communistes. « Le mythe de Ştefan cel Mare ou de Mihai Viteazul (figures légendaires, héros nationaux omniprésents dans l'éducation des enfants roumains, ndlr) a fortement influencé l'esprit des politiciens contemporains élevés dans la propagande national-communiste, et il domine également chez beaucoup d'hommes d'affaires qui désirent faire plus pour leur pays, mais aussi pour eux-mêmes », poursuit le sociologue.

Et Ana Bulai de conclure : « Même l'élite intellectuelle a été séduit par l'appât du gain. Quand elle s'est retrouvée à un moment donné proche du pouvoir, l'orgueil personnel ou la possibilité de s'enrichir a prévalu sur l'intérêt général, qu'elle disait pourtant défendre. »

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Le regard du psychologue

« Pendant le communisme, être riche n'avait pas de sens, avoir du pouvoir était tout ce qui importait, explique le psychologue Bogdan Lucaciu. "Avoir" ne signifiait pas posséder, mais disposer de permis d'accès, de prérogatives. L'anthropologue Mihai Pop a observé qu'avant la Seconde Guerre mondiale, le paysan posait la simple question : "Ce faci ?" (comment vas-tu ?, ndlr). Avec l'avènement du communisme, la question est devenue : "Cum te descurci ?" (comment tu te débrouilles ?, ndlr). Une véritable "psychologie de l'arrogance" s'est peu à peu installée, du pouvoir sur autrui. Puis, à partir des années 1960, une "bourgeoisie rouge" est apparue, la fameuse nomenklatura, ceux qui pouvaient obtenir des biens interdits, voiture de service, passeport, devises étrangères, logement confortable... Ce qui a déclenché une envie décuplée pour tous ces fruits défendus au sein d'une bonne partie de la population. Après la chute du communisme, les choses se sont accélérées. L'argent est devenu la valeur suprême, le pouvoir qu'il procure s'affiche avec ostentation, dans la lignée de la nomenklatura. »

Carmen Constantin

Photo : Mediafax

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