Alors que les problèmes de corruption restent une réalité (voir Regard 72), la société civile bulgare a récemment fait preuve de dynamisme et de volonté de changement. Entretien avec le politologue Antony Todorov.

Devant le Parlement bulgare, à Sofia.

Regard : Le nouveau gouvernement et le retour du Premier ministre Boïko Borisov apporte-il enfin un peu de stabilité politique ?

Antony Todorov : Oui, surtout après toute une année de protestations contre le gouvernement précédent. Mais la situation est ambigüe, M. Borisov est revenu au pouvoir après avoir aussi été écarté par des protestations massives. S'il a désormais choisi de changer son comportement et de faire preuve de plus de compromis, son profil populiste reste inchangé. Il sait répondre aux attentes des secteurs les plus sensibles de la société, la police, l’armée, les institutions les plus organisées, mais ne produit pas de véritables réformes dans des domaines difficiles tels la santé, les retraites, l’enseignement ou la justice. Au sein de son actuel gouvernement, il a laissé ces postes sensibles à ses partenaires politiques du Bloc réformateur (coalition de partis de centre-droit, ndlr) ou du parti ABV de l’ancien président socialiste Gueorgui Parvanov. De son côté, le parti de M. Borisov, le GERB, détient les ministères des Finances, de l’Intérieur, de l’Agriculture, et contrôle ainsi les finances et les fonds structurels de l’Europe. Par ailleurs, le GERB maintient le pouvoir grâce à deux principaux facteurs : la faiblesse de l’opposition d'une part, et l’implantation sociale de cette formation en tant que parti du Bulgare moyen d'autre part.

Comment décririez-vous la société civile bulgare actuelle ? Que pense-t-elle, qu'espère-t-elle ?

Lors des protestations de masse en 2013-2014 – contre la politique de l'ancien Premier ministre de centre-gauche Plamen Orecharski, accusé de servir les intérêts de l'oligarchie, ndlr –, plusieurs observateurs ont proclamé le réveil de la société civile. De fait, ces mobilisations citoyennes furent dans un premier temps spontanées, refusant toute tentative d’instrumentalisation par les partis politiques. La population a clairement montré son mécontentement vis-à-vis de la politique officielle, des partis, elle souhaite désormais un gouvernement honnête, tourné vers les citoyens. Le problème est que la société bulgare dans son ensemble n'a pas suffisamment confiance en elle pour réellement prendre le pouvoir et proposer ses candidats. Elle n'a fait que demander au monde politique plus d’intégrité, plus de sincérité. Hélas, rien de cela ne s’est réalisé. M. Borisov est revenu au pouvoir sans garantir que sa politique sera plus honnête. Ce mouvement des citoyens n’a pas réussi à s’organiser, à produire une structure stable capable de concrétiser les demandes de la société civile. Aujourd’hui, même si certaines mobilisations citoyennes se font toujours entendre, on sent une déception, une certaine fatigue. Et M. Borisov sait en profiter.

Quels sont les domaines où la Bulgarie a progressé le plus depuis son entrée dans l'Union européenne ?

Au-delà de ce que je viens de mentionner, la Bulgarie d'aujourd’hui est incomparable à ce qu’elle était il y a vingt ans. La société bulgare est devenue plus ouverte, plus européenne, la politique bulgare est plus fortement liée aux débats en Europe. Mais les inégalités se sont accrues, ce qui pour une partie de la population suscite des réticences vis-à-vis du projet européen. Les Bulgares se sont surtout rendu compte que l’Europe était d'abord un grand marché, avant d’être une société juste et intégrée. D’un côté, ils perçoivent plus de possibilités, plus de libertés, plus de choix ; de l'autre, ils ressentent plus d’injustices. Certains continuent d'éprouver de la nostalgie pour le système communiste vu comme plus juste socialement et moins corrompu. Souvent, l’Europe est tenue comme responsable de la situation, ce qui nourrit la popularité de partis extrémistes tels l'Ataka. Par ailleurs, les institutions de l'Etat ont perdu la confiance des citoyens, notamment le système judiciaire. Certes, les réformes entamées par le gouvernement actuel semblent être de bonne volonté, mais il y a beaucoup de travail en perspective.

Quelle a été l'attitude du gouvernement face à la crise ukrainienne et aux sanctions occidentales envers la Russie ?

La plupart des analystes de la vie politique bulgare expliquent que la Bulgarie reste toujours divisée entre l’Europe et la Russie. On peut effectivement constater que les Bulgares sont rarement russophobes. Dans l'histoire nationale, la Russie est vue comme une puissance libératrice et protectrice. Aujourd’hui, la société bulgare semble être divisée au sujet de la crise en Ukraine et de l’implication de la Russie. Une partie de l’opinion considère que les Russes ont le droit de défendre leurs compatriotes dans le Donbass, et même que la Russie a annexé la Crimée légalement. Une autre partie voit dans ces événements un danger direct pour l’Europe centrale et orientale, et un défi pour l’indépendance de la Bulgarie. Le gouvernement, quant à lui, s’est limité à manifester sa solidarité avec la position de l’Union européenne, mais s’est abstenue d’élargir les sanctions déjà imposées contre la Russie. Son comportement est mitigé, c'est une sorte d’attentisme et d’absence de position ferme.

Comment la Bulgarie a-t-elle géré la crise des migrants ?

A mon sens, elle a démontré une incapacité notoire, les autorités n’ont pas su accueillir convenablement quelques milliers de réfugiés. Actuellement, la situation est inchangée, même si une certaine expérience accumulée par les services de l’Agence nationale des réfugiés permet de mieux gérer la situation. Quoi qu'il en soit, les autorités se félicitent surtout que les migrants préfèrent contourner le pays ; les ministres concernés aiment déclarer que la Bulgarie assure un contrôle sévère de ses frontières, notamment celle avec la Turquie. Tellement sévère qu’il y a quelques semaines, la police frontalière a tué un réfugié afghan. Le gouvernement s’est clairement rangé du côté des gouvernements de la Pologne, de la Hongrie et de la Slovaquie, qui refusent d’accueillir davantage de réfugiés dans le cadre de la solidarité européenne. Et cette attitude rencontre malheureusement le soutien d’un assez large public. D’un autre côté, Sofia essaie de démontrer ainsi qu'elle est capable d'accéder à la zone Schengen.

Propos recueillis par Dimitri Dubuisson. Photo : D.D.

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