Paroles de designers en devenir

15 juin - 15 octobre 2018, Articles

À Bucarest, le parfum des tilleuls annonce l’été, ces vacances où l’on voudrait prendre le temps de penser au fond des choses. Mais pour comprendre le fond, ne faut-il pas aussi interroger la forme ? L’abattement qui nous gagne dans certaines administrations ne serait-il pas lié à la forme des bureaux et du mobilier, à la signalisation défaillante ? Au contraire, le plaisir que nous ressentons à porter un bijou ne vient-il pas de l’équilibre des formes trouvé par l’âme qui l’a imaginé puis fait surgir dans la matière ?

J’ai voulu entendre celles qui façonneront la Roumanie où nous vivrons demain. Iulia, Cătălina, Alexandra et Miruna, âgées de 19 à 21 ans, viennent respectivement de Constanţa, Dorohoi, Mioveni et Bucarest et terminent à l’Université des arts de la capitale leur deuxième année de design, cette discipline qui vise à « l’harmonisation de l’environnement humain »[1].

  • Quelle est l’importance du design ?

Iulia Ştefănescu : « Un objet ou un espace peut changer la manière dont nous nous sentons. Le design se glisse dans tout ce qui nous entoure, les revues que nous lisons, les objets que nous utilisons, les espaces publics. Les gens en Roumanie doivent réaliser qu’investir du temps et de l’argent dans des designers pour obtenir un objet bien fait, un espace bien pensé vaut la peine. »

Cătălina Donţu : « Le design est le centre de la société. Derrière chaque chose, une cave, une voiture, quelqu’un a pensé comment va être faite cette chose pour fonctionner et résister au temps. »

Alexandra Tîrlea: « Entre une simple tasse de café fabriquée en série, mécaniquement, et une tasse stylisée, faite manuellement, je préfère celle faite manuellement. Son design lui donne une personnalité, une âme, on a l’impression que le café en devient meilleur. »

Miruna Miu : « Un bon design combine l’utile à l’esthétique. Prenez l’exemple d’une chaussure, elle doit être ergonomique et belle pour que nous nous sentions bien. »

  • Quel design changeriez-vous dans l’espace public en Roumanie ?

Iulia : « Le vieux centre de Bucarest est un lieu très beau avec une histoire spéciale, mais il n’est pas valorisé comme il le mérite. Les bâtiments devraient être rénovés, l’aménagement urbain différent, la publicité moins agressive. On ne devrait pas uniquement le présenter comme un lieu de distraction mais inclure sa valeur historique, nous transposer dans une autre époque. »

Cătălina : « Je voudrais que pour de grands événements, la publicité soit faite comme il se doit, permettant aux gens de trouver facilement un lieu, un spectacle.  Je voudrais un design qui structure correctement les informations publiques. »

Alexandra : « Arrivant d’ailleurs, j’ai eu du mal à trouver quels bus je devais prendre à Bucarest. Si je n’avais pas eu mon téléphone et Googlemaps, j’aurais été complètement perdue. Je voudrais un système d’information et de signalisation accessible à tous, avec des cartes et des guides dans les bus et à l’extérieur, mais aussi des arrêts plus soignés. Aujourd’hui, ils sont pleins de graffitis, délabrés, tout cela rend les voyageurs tristes. »

Miruna : « Je voudrais que le design urbain de Bucarest rende la ville plus interactive, que les espaces publics soient conçus de manière à favoriser les rencontres. J’imagine davantage de petits parcs où s’arrêter quelques minutes pour se rafraîchir, où il soit facile de discuter. »

Elles rêvent de voir des gens utiliser ce qu’elles auront conçu en y mettant une part d’elles-mêmes. Elles peuvent déjà s’enorgueillir d’un succès : les 13 étudiants de leur deuxième année ont réaménagé eux-mêmes leur espace de travail à la faculté, dessinant les plans, organisant l’espace puis peignant, ponçant, assemblant le mobilier. L’atelier est lumineux, organisé, accueillant.  Il bénéficiera aux générations futures. « Cette expérience a transformé le lieu mais aussi nous-mêmes. Nous avons compris que nous ne devons pas attendre le changement mais agir pour changer les choses. »

[1] Définition du dictionnaire français Larousse

Isabelle Wesselingh