« La Roumanie a besoin d’oxygène »

Petite-fille de Dumitru Mociorniţă, l’un des hommes d’affaires les plus importants de l’Entre-deux-guerres en Roumanie, Marie-Rose Mociorniţă est une femme très écoutée pour son expérience en tant qu’exilée mais aussi son combat contre une Roumanie du passé, avec ses lourdeurs et sa corruption. Son grand-père et son père, Ion Mociorniţă, furent arrêtés par les communistes en 1948, et la famille fut alors dépossédée de ses biens. Depuis, elle essaie de recouvrer ce qui leur appartient. Entretien sur l’histoire de sa vie, ses doutes et ses espoirs pour son pays d’origine qu’elle a rejoint il y a à peine onze ans.

L’appartement est spacieux, lumineux, situé dans le quartier de la rue Eminescu à Bucarest. Souriante, très accueillante, Marie-Rose Mociorniţă, mère d’un garçon de 25 ans, y vit depuis quatre ans. Issue de l’une des plus grandes familles de Roumanie, elle est connue et surtout reconnue pour son parcours atypique et ses prises de position contre le « système ». Avant de commencer l’entretien, Marie-Rose invite à prendre le café, son petit chien dans les bras. Il restera avec elle tout au long de notre rencontre, trop hargneux semble-t-il…

Regard: Quel est votre état d’âme actuel ?

Marie-Rose Mociorniţă: Je me sens plus en paix que d’habitude, même si ma vie continue d’être un peu compliquée. Mais tout le monde a plus ou moins une vie compliquée. Dans mon cas, c’est surtout l’histoire de ma famille qui pèse, les traumatismes que nous avons vécus. Avant l’époque communiste, nous avions plusieurs propriétés en Roumanie. Puis mon grand-père et mon père ont été arrêtés en 1948. Quand je suis née, mon père venait de passer sept ans en prison, cela l’avait beaucoup marqué. Et puis les communistes nous ont tout pris. On n’avait même plus le droit de marcher sur le même trottoir où était située notre maison. Pourtant, c’est seulement grâce au travail que mon grand-père a fait fortune. Il a commencé très bas avant de monter sa propre usine de cuir. Ma mère, mon père et moi avons très mal vécu cette période, d’autant que la police politique était tout le temps derrière nous. Quand j’en parle avec des enfants de déportés, qui n’ont pas connu les camps de concentration mais sont nés à New York, par exemple, nous partageons le même genre de traumatisme. Nos familles ont beaucoup souffert, et indirectement nous continuons de souffrir avec elles.

Par la suite, alors que vous étiez toujours enfant, vous avez émigré au Canada avec votre mère, à Montréal, mais sans votre père…

Oui, à ce moment-là, c’était en 1972, il n’a pas pu partir avec nous, j’ai été séparée de lui pendant trois ans avant qu’il nous rejoigne. Nous n’avions plus d’argent. En 1948, lorsque mon père fut arrêté, les communistes nous avaient tout pris, en une nuit. Notre maison à Bucarest était celle qu’occupe aujourd’hui la délégation économique russe, sur la rue Paris, au numéro 53. Au Québec, les choses se sont heureusement plutôt bien passées. Ma mère, spécialiste en icônes orthodoxes, a pu exposer ses œuvres grâce au soutien de l’Eglise catholique québécoise, ils ont compris la valeur artistique de son travail. Elle a eu beaucoup de succès. Puis mon père est venu nous rejoindre et tous les deux ont travaillé ensemble sur les expositions. Mais il restait triste, ce qu’il avait vécu en Roumanie avait laissé des marques, une grande blessure. En 1989, c’est la chute du mur de Berlin, et mon père décide alors de retourner à Bucarest pour essayer de récupérer les biens de notre famille, la maison, l’usine de mon grand-père, etc. Mais les lois nouvellement édictées après la chute de Ceauşescu n’étaient pas favorables pour que la situation se règle rapidement. Et à la fin des années 1990, il n’avait plus la force de se battre. De façon naturelle, j’ai repris les dossiers en main et je suis revenue m’installer en Roumanie en 2001. Un peu avant l’intégration dans l’Union européenne, les choses semblaient s’arranger, on pouvait obtenir davantage de l’Etat. Mais cela n’a pas duré, les lois ont recommencé à changer tout le temps. Nos politiques ne jouent pas avec les mêmes règles que l’Union européenne, et ils ont du mal à accepter qu’il faut les changer si l’on veut faire partie du club, car ils perdraient leurs privilèges. La maison de mon grand-père et son usine ont été vendues. Afin de nous dédommager, les autorités ont mis en place un fonds de la propriété, un fonds d’investissement qui confère des actions aux propriétaires spoliés. Le problème est qu’on m’a demandé 800.000 euros de pot-de-vin pour avoir des actions dans ce fonds.

Aujourd’hui, malgré les blocages, combien de biens appartenant à votre famille avez-vous réussi à récupérer ?

Après plusieurs procès, environ 30% de ce que nous possédions. Mais aujourd’hui, je dois aussi me battre avec certaines personnes qui ont racheté une partie des biens vendus par des membres de ma famille. Je pense notamment à cet hôpital à Bucarest, aujourd’hui désaffecté, de plus de 10.000 mètres carrés, dont une grande partie est tombée entre les mains d’un individu d’origine syrienne. Il se trouve que cette personne n’a présenté que des faux documents, je suis en ce moment en lien avec la police et les experts anti-fraude pour essayer de mettre de l’ordre dans tout ça.

De quel hôpital s’agit-il ?

L’affaire est en cours, je préfère ne pas le dire. Le plus triste est quand ce genre de situation arrive à une personne moins courageuse, une personne âgée. Et puis il y a autre chose qui me désole. Le ressentiment de la population roumaine en général n’est pas envers ceux qui ont vraiment dévalisé le pays durant plus de soixante ans. Aujourd’hui encore, quand on regarde la liste des participants au fonds de la propriété, ce sont tous des ministres, des millionnaires, des gens qui ont surtout des relations. La population ne comprend pas que le combat que nous menons, nous les propriétaires spoliés, fait partie d’un travail de mémoire collectif nécessaire pour arriver enfin à une société plus équilibrée. Vous savez, quand on va au centre des archives de la Securitate (l’ancienne police politique du régime communiste, ndlr), on peut lire cette phrase de George Orwell : « Celui qui contrôle le présent contrôle le passé, et celui qui contrôle le passé contrôle l’avenir. » Les Roumains devraient en prendre conscience, et réaliser que tous nous souffrons des mêmes traumatismes à cause de ce que nous avons vécu.

Cela va prendre encore un peu de temps…

Oui, une génération, au moins. Et pourtant, cela fait 23 ans que le régime communiste est tombé, les autres pays voisins ont su évoluer, plus ou moins, mais pas nous. Quand je regarde la campagne électorale, je constate avec consternation le manque d’inspiration de l’ensemble de la classe politique, tous les candidats sont comme au bout du rouleau, et n’ont d’énergie que pour mordre l’autre. Ils sont là simplement pour assurer leur propre prospérité, rien d’autre.

Ce qui vous rend tout de même optimiste ?

C’est que plus qu’avant, beaucoup de jeunes décident de rester en Roumanie. Ils sont sans doute moins épuisés que les générations précédentes qui portent toujours le poids de la vie dure sous le communisme, quand il fallait attendre dans les queues, vivre dans des appartements mal chauffés, etc. Même si ces jeunes souffrent toujours du manque d’ouverture de la société roumaine, où il est très difficile de se frayer un chemin si on ne fait pas partie d’un certain milieu. Et puis ils ont désormais la possibilité de voyager librement à des tarifs pas trop onéreux, ce qui n’était pas le cas avant. On s’en rend compte d’ailleurs dans la rue, ils s’habillent comme les jeunes de Barcelone ou de Paris.

Autre chose ?

Sans doute que des individus précédemment intouchables ont aujourd’hui des menottes aux poignets. C’est aussi quelque chose de positif. Cela prouve que la justice fonctionne, que l’impunité est combattue. Et cela assainit tant la société que l’économie. Dans un autre registre, il faudrait aussi que les gens se rendent compte que la télévision qu’on nous a proposée jusqu’à présent a été totalement kitsch, je dirai même toxique. Qu’on est arrivé au seuil de l’acceptable. Mais je discerne enfin une certaine lassitude de la part de la population.

Comment expliquez-vous que des Roumains fortunés aient toujours le besoin de montrer leur richesse de façon ostentatoire et vulgaire ?

Ce sont des gens limités, tout simplement. C’est primitif, on retrouve ce comportement dans certaines villes africaines, par exemple. Et avant qu’ils comprennent qu’être riche est aussi une responsabilité civique… Cela demande de l’éducation, ils n’en ont pas. En plus, ils sont en général très complexés, s’ils partent en Autriche ou en Suisse pour faire du ski, ils n’y vont pas en avion, ils préfèrent prendre leur grosse voiture. Leur grosse voiture est comme une canne, ils ne peuvent pas marcher sans elle dans un monde civilisé. Malheureusement, ces personnes ont pris une grande place au sein de notre économie, et l’ont rendue anémique. Ils sont fautifs aussi parce qu’ils ne savent pas s’arrêter, avoir une belle voiture n’est pas suffisant, il faut être dans le système politique, dans les pages people des magazines, ils veulent être partout. Et donnent un très mauvais exemple aux jeunes. Que dire de plus, ils sont ridicules.

Vous parlez de complexe, cela ne touche pas que les gens fortunés, je pense notamment à certains intellectuels qui ne savent qu’étaler leur savoir…

Oui, certains intellectuels ou les hommes politiques, encore une fois, qui sont dans des rôles et ne permettent pas à la société de s’oxygéner, ne donnent pas leur chance aux jeunes. Et puis la société roumaine est très mimétique, nos dinosaures ne sont remplacés que par des dinosaures en puissance.

Tout ceci est-il dû à la période communiste ?

Oui, et à l’Eglise orthodoxe. C’est une Eglise qui ne libère pas les esprits, qui garde les gens dans la soumission, qui n’est que superstition. On va à l’église pour demander que son salaire soit augmenté, que sa voiture soit bénie et n’ait pas d’accident. Une Eglise plus moderne responsabilise ses croyants, les invite à faire quelque chose pour la société. Ici, l’Eglise orthodoxe n’encourage pas l’initiative, et cela explique en partie la situation économique désastreuse de pays orthodoxes comme la Grèce. Comparé à d’autres pays européens, en Roumanie il n’y a pas vraiment d’hospices pour les personnes âgées ou d’hôpitaux gérés par l’Eglise. Tout tourne autour du prêtre, on donne au prêtre, on écrit sur des petits bouts de papier, mais on n’assume aucune responsabilité. Et on pense aussi qu’on est éternel, les Roumains ne semblent pas comprendre que le temps est précieux et qu’il faut en tirer le meilleur parti. Les gouvernements changent, se comportent de la même façon, les uns après les autres, mais rien ne bouge, tout passe.

Que ressentez-vous quand les médias étrangers parlent mal de la Roumanie ?

Ils suivent la logique sensationnaliste, comme partout. D’un autre côté, je comprends la saturation, par exemple des Français, lorsque des citoyens roumains manquent de civilité, c’est le moins qu’on puisse dire, chez eux. Nous avons un vrai problème. Et cela porte évidemment préjudice à l’image de notre pays. Ceci étant, je pense que cette image changera si nous prouvons qu’en Roumanie les choses peuvent se passer sans problème particulier, que les investisseurs sont bien reçus. Et non pas à coups de centaines de milliers d’euros de publicité. Il faut prendre exemple sur le prince Charles qui met en valeur une région du pays où les gens vivent de façon sereine avec leur identité. C’est une zone guérie. L’une des idées est de poursuivre ce genre d’effort un peu partout. Je pense aussi à cet ami anglais qui a construit deux hôpitaux à Braşov et à Bucarest pour les malades de cancer, je l’ai un peu aidé dans son initiative, et aujourd’hui cela fonctionne, il a pu traiter des milliers de patients. Petit à petit, on peut arranger les choses.

Le dossier de ce numéro de Regard porte sur la femme roumaine. Selon vous, qui est-elle ?

Je vais généraliser, avec les dangers que cela comporte. Essentiellement, la femme roumaine est une femme très forte. A l’étranger, j’ai vu comment celle qui a émigré est la locomotive de sa famille, plus flexible et pragmatique que l’homme. Pourtant, elle n’est pas autant émancipée que les femmes occidentales, car souvent dépendante économiquement. En Roumanie, elle n’a pas encore sa place d’honneur. Seul le modèle de la poupée est valorisé, jeune, belle, mais c’est tout, on n’attend rien d’autre d’elle. Sa relation avec l’homme n’est pas claire, toujours à cause de sa situation économique. Même si les choses sont en train de changer avec les nouvelles générations. Pour l’instant, à partir de quarante ans, une femme est jetée à la poubelle, à moins qu’elle ne rentre dans le rôle de la mère. Elle n’a que ces deux options : séduire avant quarante ans, et devenir mère après. Pour terminer, je voudrais dire à certaines femmes qui ont une fonction publique, qu’elles soient présentatrices télé ou ministres, qu’elles arrêtent de montrer leurs seins, habillées comme si elles sortaient de discothèque. Et de façon plus générale, je souhaite que les rôles de chacun et de chacune soient mieux définis pour redonner confiance aux gens. Notre identité a été détruite par le communisme et nous devons en prendre conscience afin d’être moins influençables, manipulables, et qu’une véritable réconciliation civique puisse avoir lieu. Je souhaite que la société s’oxygène, soit plus tolérante, qu’on ait envie de revenir dans ce pays, et ne plus en partir.

Propos recueillis par Laurent Couderc.

Photo : D. R.

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