Rapide, félin et racé sur le court, Ilie Năstase, aujourd'hui 68 ans, est un chapitre à part de l'histoire du tennis. Premier numéro mondial de l'histoire de l'ATP en 1972, « Nasty » le magicien était aussi cabotin et une vraie bête de scène. Romans, chansonnettes, politique, l'éternel séducteur a toujours eu plus d'un tour dans son sac.

Regard : Comment avez-vous commencé le tennis ?  

Ilie Năstase : Mon frère jouait depuis longtemps, il avait 18 ans quand j'ai commencé, à 5 ans. Il a joué en Coupe Davis avec Ion Țiriac dans les années 1960. On vivait dans un club à Bucarest, au stade Progresul, dans le quartier Cotroceni. Le tennis a toujours été dans notre maison, il y avait des raquettes et des balles partout. Et pour rentrer chez moi, je devais traverser les courts. Avant mes 20 ans, je disputais déjà des tournois régionaux, en Pologne, en Grèce, en Hongrie, etc. Mais pour les gros tournois à l'étranger, c'était plus difficile. A l'époque, il était plus dur de se faire connaître.

Il y avait beaucoup de bons joueurs en Roumanie ? 

Oui, mais la plupart jouaient dans la région et donc personne ne les connaissait. Je me suis fait remarquer lors d'un match de Coupe Davis entre la France et la Roumanie, en 1966. On m'a alors invité à Roland Garros. J'y ai disputé la finale du double avec Țiriac. En simple, j'ai passé trois tours, c'était parti... Le tennis professionnel n'a cependant commencé qu'en 1968. Avant ça, il y avait les amateurs d'un côté et les professionnels de l'autre. Les meilleurs, qui n'étaient que 12 ou 16, ne jouaient pas contre les autres. Presque tout le monde était donc dans la même catégorie et le niveau général a ainsi pu augmenter. Vous savez, à l'époque, on jouait pour le titre et la gloire, c'était à peu près tout. On était loin d'imaginer qu'il y aurait un jour tant d'argent dans le tennis. Mais déjà, un sacré écart nous séparait de la génération précédente. Nous, on a commencé à faire un peu d'argent. Même si les sommes remportées étaient modiques. Il n'y avait pas de sponsors, ni de télévisions, ni tous ces entraîneurs, ces managers ou ces nutritionnistes. Quand on perdait un match, au final, ce n'était pas la fin du monde. Les sponsors sont apparus dans les années 1970 avec la banque BNP notamment, à Roland Garros, en 1972. Ce fut la même chose pour les autres Grands Chelems. Puis les télévisions sont arrivées.

Vous avez été le premier sportif à être sponsorisé par Nike... 

Effectivement, toujours en 1972. J'étais aux Etats-Unis, dans le Maryland. Phil Knight (fondateur et ancien PDG de la célèbre marque, ndlr) est venu me voir et m'a proposé de jouer avec une paire de Nike. Il les faisait venir du japon. J'ai joué un an avec puis j'ai convaincu Jimmy Connors de les porter lui aussi, et ainsi de suite. Aujourd'hui, il paraît que j'ai une statue à Portland où se trouve la société Nike. Phil Knight connaissait très bien le sport, il était coureur de demi-fond, il savait ce qu'il faisait.

Vous viviez aux Etats-Unis à l'époque ?

J'ai vécu douze ans à New York, jusqu'en 1996, puis je suis retourné en Roumanie. Avant les Etats-Unis, j'ai longtemps vécu en France, tous mes enfants y sont nés d'ailleurs. Aujourd'hui, ils vivent un peu partout, au Canada, à New York, et ici, en Roumanie. J'ai aussi vécu en Belgique, ma première femme étant belge. Quand je suis revenu à Bucarest, je me suis présenté aux municipales, mais j'ai perdu, alors j'ai décidé de prendre en main la fédération. J'y suis resté douze ans, avant de démissionner en 2008. Avec Ţiriac, on a réussi à changer l'image de ce sport, et à attirer beaucoup de sponsors. On a aussi encouragé la création de tournois pour que les jeunes jouent. Simona Halep a commencé comme ça. Les jeunes tournaient dans le pays pour accumuler des points, cela leur évitait de partir systématiquement à l'étranger.

« On vivait dans un club à Bucarest, au stade Progresul, dans le quartier Cotroceni. Le tennis a toujours été dans notre maison, il y avait des raquettes et des balles partout » 

Vous avez joué jusqu'au milieu des années 1980 à un haut niveau... 

J'ai joué jusqu'en 1984, j'ai arrêté à 38 ans. Mon dernier match a eu lieu ici en 1984 en Coupe Davis, contre les Etats-Unis et Connors.

Ce n'était pas trop dur à cet âge-là ?

Si, bien sûr, mais j'ai voulu tenir pour pouvoir jouer la Coupe Davis pour mon pays. J'étais toujours le numéro 1 ou le numéro 2 roumain dans ces années-là, il était important que je joue. Dans l'histoire de la Coupe, je suis deuxième au nombre de matchs joués après l'Italien Nicola Pietrangeli qui a joué jusqu'à 40 ans. J'ai 152 de matchs au compteur, lui 155, je crois.

Vous jouez encore ? 

Oui, de temps en temps, avec mes amis. Pour le circuit vétéran, il y a une limite. On ne peut pas jouer au-delà de 62 ans.

Il y a aujourd'hui de nombreux clubs de tennis à Bucarest...  

Des privés ont investi dans ce sport. Cela a pris de l'ampleur dans les années 1990. Le revers de la médaille, c'est que généralement ils ne font pas d'initiation pour les jeunes, il s'agit juste de location de courts. Au final, cela bénéficie surtout aux jeunes dont les parents ont de l'argent. S'ils sont affiliés à la Fédération, tous ces clubs sont privés. Normalement, ils devraient faire de la formation, dans une certaine mesure, mais ils ne le font pas, et on ne peut pas le leur imposer. Quoi qu'il en soit, au final l'important est que les gens puissent jouer au tennis et que ce sport soit mis en avant.

Quel a été votre adversaire le plus coriace ?

Il y en a eu beaucoup, Laver, Rosewall, Arthur Ashe, Connors, Stan Smith... Peut-être qu'à mon époque, il y avait davantage de grands champions. Aujourd'hui, il ne sont que trois ou quatre. Mais on ne peut pas vraiment comparer les joueurs et les époques. Sampras a été le meilleur à un moment donné, pareil pour Borg. Chacun a fait son temps. Ceci étant, si on devait vraiment faire un classement, le mieux serait d'après moi de prendre en compte le nombre de Grands Chelems remportés.

Quel est le plus grand moment de votre carrière ? 

Quand on est sur le circuit, on n'apprécie pas les choses à leur juste valeur. On joue, c'est tout. Aujourd'hui, mon plus beau souvenir ?... J'ai toujours beaucoup apprécié Roland Garros et vu que j'ai gagné là-bas... J'ai commencé sur terre battue, c'était le tournoi qui me correspondait le mieux.

Le tennis d'aujourd'hui vous plaît-il ? 

Cela doit être extraordinaire de jouer comme les meilleurs actuels. Si on avait eu nous aussi des raquettes en métal dans les années 1970, on aurait sans doute joué un autre tennis. Il y aura sûrement des raquettes d'un nouveau genre un jour, et la balle ira encore plus vite. Paradoxalement, je sers aujourd'hui plus fort que lorsque j'étais numéro un mondial (sourire...). Pour revenir à votre question, j'aime évidemment le tennis actuel, même si les joueurs ne peuvent plus se permettre de faire le spectacle tout en étant performant. Physiquement, ce n'est plus du tout la même approche. Avant, on ne faisait pas beaucoup d'aces, on gagnait davantage dans le jeu. Les joueurs sont désormais plus grands, plus puissants, et sont davantage préparés. Techniquement par contre, je dirais que cela n'a pas forcément évolué. Par contre, je trouve que les règlements sont devenus trop stricts. Au moindre écart, à la moindre grimace, les joueurs sont pénalisés. Cela modifie leur façon d'être sur le court. Et c'est un problème, d'après moi, on devrait être plus flexible. Aujourd'hui, les joueurs n'expriment plus grand-chose, les amendes sont trop élevées. Au service, s'il ne joue pas dans les 25 secondes, le joueur reçoit un avertissement. Il y a tellement de bêtises qui n'existaient pas de mon temps.

Certains disent que des joueurs comme vous auraient pu avoir de meilleures carrières s'ils avaient mieux contrôlé leurs émotions. Que leur répondez-vous ? 

Que chacun sait ce qui est bien pour lui. Moi, c'était mon style, mon tempérament. Il n'y avait aucune différence à l'entraînement : je me comportais de la même façon. Ce n'était pas prémédité ou pour nuire aux autres. Sinon, j'aurais fait ça à chaque fois, et j'aurais gagné à tous les coups (rire...). C'est comme ça que j'aimais jouer, et c'était donc ce qui pouvait m'arriver de mieux, finalement.

Propos recueillis par Benjamin Ribout. Photo : Mihai Barbu

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