Monica Macovei, ministre de la Justice

Propos recueillis par Laurent Couderc et Volker Saux
Photographies : Franck Hamel
regard n°12, 15 mai/15 juin 2005

 

 

Son poste est l'un des plus exposés du gouverne-ment. A la tête du ministère de la Justice, Monica Macovei a la lourde responsabilité d'assainir le système judiciaire roumain et d'organiser la lutte contre la corruption. A Bruxelles, on attend ses résultats de pied ferme. L'adhésion à l'Union européenne en dépend. Entretien avec une femme politique qui a décidé de tout mettre en oeuvre pour réussir.

 

 

Regard : Vous vous êtes rendue à Bruxelles à plusieurs reprises. Etes-vous plutôt satisfaite de l'accueil des officiels européens que vous avez rencontrés ?

Monica Macovei : A Bucarest, j'avais déjà rencontré Olli Rehn, le commissaire à l'Elargissement, ainsi que d'autres officiels de la Commission. A Bruxelles, la plupart des réunions concernent les aspects techniques de l'adhésion. Tout s'est très bien passé, notre stratégie pour réformer le système judiciaire et notre plan anti-corruption ont été très bien reçus par la Commission.
Je me suis également entretenue avec des membres du Parlement européen. Mon sentiment est qu'ils nous font confiance. Par exemple, en ce qui concerne le chapitre de la protection de l'enfance : en commençant à travailler au ministère, je savais que ce chapitre faisait l'objet d'une clause spécifique, et je me suis mis à la tâche pour que cette clause ne retarde pas le processus d'adhésion.
Entre 2002 et 2004, j'avais moi-même appelé les officiels européens à faire pression sur la Roumanie pour que les réformes de la justice soient effectives. Je ne peux qu'approuver la décision d'avoir mis en place des clauses suspensives. Aujourd'hui, la communication que nous avons avec les officiels de Bruxelles est très directe et sincère, nous leur avons dit ce que nous pouvions faire en respectant un agenda et ce qui prendrait un peu plus de temps.

Regard : Bruxelles est néanmoins préoccupée par l'application effective des nouvelles lois de réforme de la justice…

M.M. : Il est normal que la Commission s’inquiète de l'application réelle de ces lois. Mais la structure même de nos plans d'action pour réformer la justice et combattre la corruption démontre que la loi sera appliquée. Jusqu'en 2007, nous avons des dates limites d'application des lois, nous nous sommes fixés des objectifs très clairs, mois après mois. Nous savons exactement qui est responsable sur tel ou tel aspect des réformes, quelles sont les dates limites, et de quel budget nous aurons besoin. Ces plans ont été signés par le Premier ministre, le ministre des Finances et moi-même. Et nous avons déjà établi des groupes de travail et des comités pour s'assurer que tout se passera comme nous l'avons prévu. Concernant la réforme de la justice, chaque membre du Conseil suprême de la magistrature est responsable de l'application de cinq à dix mesures. Et celui qui échoue est renvoyé. Je coordonne l'ensemble de ces groupes de travail en charge de l'application
des lois.

Regard : Comment les juges et les procureurs réagissent-ils à ces réformes ?

M.M. : J'ai invité des juges et des procureurs du pays à venir travailler pendant deux mois au sein du ministère. Nous avons eu trois grandes réunions. Certains d'entre eux se sont montrés un peu réticents, ils n'étaient pas habitués à notre méthode de travail. Les plus anciens se sentent un peu bousculés et effrayés par tous ces changements. Mais dans leur ensemble, les juges et les procureurs sont en faveur de ces réformes.
L'une d'elles concernent d'ailleurs le nombre d'années requises pour devenir juge ou procureur. Jusqu'à présent, il était nécessaire d'avoir au moins 18 ans d'expérience. Dorénavant, un magistrat pourra devenir juge ou procureur après 10 ans d'expérience. Nous donnons ainsi l'opportunité aux jeunes d'avoir une promotion plus rapide.

Regard : Pourquoi les plus grands corrompus ne sont-ils toujours pas derrière les barreaux ?

M.M. : Nous avons commandé une étude indépendante en mars concernant la lutte anti-corruption. Elle montre que sur les trois dernières années, les affaires suivies par le Parquet national anti-corruption (PNA) ont été à 90% dénoncées par des individus. Seules 10% d'entre elles ont été soulevées par des rapports des institutions de contrôle. Il n'y avait aucun plan d'action précis, les autorités avaient une attitude plutôt passive : si quelqu'un se plaignait, on enquêtait, sinon rien. C'est cela que nous voulons changer.
Nous avons également réduit le champ de compétences du PNA, pour qu'il puisse se concentrer sur les cas de corruption les plus importants. Jusqu'à présent, ce bureau enquêtait sur les affaires de pots-de-vin à partir de 10.000 euros. Aujourd'hui, il n'enquête que sur les affaires de plus de 100.000 euros, et je pense même élever la somme à partir de laquelle on pourra le mettre à contribution. Ainsi, nous pourrons combattre de façon plus efficace la grande corruption.

Regard : Quelle est l'attitude de l'opposition au Parlement à l'heure de faire passer une nouvelle loi anti-corruption ?

M.M. : Une des lois que nous avons proposées, en accord avec l'Union européenne et la Banque mondiale, était d'éliminer l'immunité des anciens ministres. Jusqu'en janvier de cette année, la procédure pour enquêter sur un ancien ministre était la même que pour un ministre en activité. Il n'y a pas de raison à cela. Nous avons donc levé l'immunité des anciens ministres, et nous avons fait la même chose pour les notaires, qui bénéficiaient eux aussi d'une grande protection. Au Parlement, tout s'est bien passé, ce nouveau texte a également été voté par l'opposition.
Mais il n'est pas toujours facile de faire passer certaines lois. Concernant l'obligation pour les hommes politiques de déclarer leurs revenus, nous avons proposé au Parlement de remplacer l'ordonnance actuelle par une nouvelle beaucoup plus stricte. Mais le Sénat a changé certains aspects du nouveau texte, ce dont je ne suis pas très satisfaite, même s'il reste bien meilleur que l'ancien. Néanmoins, je pense que le Parlement finira par approuver la première version que nous avons proposée, sans la modifier. Aujourd'hui, aucun parti politique ne peut plus se permettre de s'opposer au durcissement des lois anti-corruption.

Regard : Le chapitre de la justice est particulièrement sensible dans le processus d'adhésion de la Roumanie à l'Union. Vous sentez-vous sous pression ?

M.M. : Je me sens sous pression et je suis sous pression. Mais être sous pression vous permet de donner le meilleur de vous-même. Le gouvernement se doit de faire beaucoup de choses en peu de temps, et je trouve qu'en trois mois nous avons déjà bien travaillé.

Regard : Il s'agit de votre premier poste dans un gouvernement, et vous n'avez jamais eu de mandat d'élue. Pensez-vous faire partie d'une nouvelle génération de politiques ?

M.M. : Je viens du secteur privé où, si vous n'êtes pas efficace, vous ne survivez pas. Cela m'a appris qu'une date limite doit être respectée, et que rien n'est impossible. Au début, les gens avec qui je travaille me disaient qu'ils ne pouvaient pas faire certaines choses, que c'était irréalisable. Mais après une période d'adaptation, leur mentalité a changé. J'ai également invité de jeunes juges et des procureurs à venir travailler au ministère pendant un an.
D'autre part, j'ai amené avec moi certaines personnes du secteur privé. Par exemple, la responsable de la lutte anti-corruption est une jeune femme du secteur privé qui a travaillé comme procureur aux Etats-Unis.

Regard : Comment avez-vous vécu vos premières semaines en tant que ministre ?

M.M. : Je suis le seul ministre qui ne soit pas un politique. Le gouvernement voulait « dépolitiser » le système judiciaire, car l'une des principales critiques des nombreux rapports de la Commission européenne était l'influence de la politique sur la justice. Ma nomination fut le signe que le nouveau gouvernement voulait mettre un terme à cette influence. Mon premier message aux juges et aux procureurs a été de leur dire qu'ils étaient libres, et qu'ils ne recevraient jamais un coup de fil pour s'entendre dire comment traiter les affaires sur lesquelles ils travaillent.
D'un côté, mon manque d'expérience dans l'administration publique rend la tâche un peu plus difficile ; mais de l'autre, c'est peut-être mieux ainsi. Pour travailler ici, je suis simplement venue avec mon passé. Je pense être quelqu'un d'efficace. Mes collègues du gouvernement me prennent comme je suis, ils n'essaient pas de m'influencer. Ils respectent mon indépendance.

Regard : Appréciez-vous la fonction de ministre ?

M.M. : Je suis satisfaite quand je vois des résultats, quand le Parlement approuve des nouvelles lois décidées par le gouvernement. Au niveau personnel, mon temps ne m'appartient plus. Tôt le matin, je m'asseois à l'arrière d'une voiture, j'ai des réunions ou je travaille à mon bureau jusqu'à très tard, et puis je rentre chez moi. Je n'ai pas le temps de faire autre chose. Mais je suis très consciente de ma position. Quand je travaillais dans le privé, je demandais aux politiques de prendre telle ou telle mesure. Maintenant que j'ai la possibilité d'appliquer mes idées, je mets tout en œuvre pour réussir. A Bruxelles, je retrouve les mêmes personnes que du temps où je travaillais comme responsable d'une organisation non-gouvernementale de défense des droits de l'Homme. Ils me font confiance. Ils savent que ce qui est primordial pour moi est de pouvoir enfin mettre en application les réformes qui s'imposent.

 

© regard 2005-2006 | tous droits réservés