Depuis 2014, une compagnie de théâtre créée par des femmes roms secoue la scène bucarestoise. La comédienne Mihaela Drăgan en est l’initiatrice, une artiste qui s’inscrit dans un mouvement plus large, le féminisme façon rom.

Dans le décor d’un cabaret, trois femmes apparaissent sur scène pour présenter ce qui semble être un spectacle folklorique où des Roms dansent, chantent et font tournoyer leurs longues jupes. Sauf que rien ne se passe comme prévu ; pas de robes à fleurs, ni de danses sensuelles. Les protagonistes, affublées de mini-jupe ou de pantalon en cuir, entament des monologues sur leurs relations amoureuses et leurs expériences de femme rom dans la société roumaine. Vanessa, grande vedette, est critiquée pour avoir assumé son identité rom. Sidonia avoue que, petite, elle se frottait la peau pour la blanchir. Et Stela se confie sur sa préférence pour les femmes.

« C’était notre intention de faire de Gadjo Dildo une pièce très provocatrice », soutient Mihaela Drăgan, figure de proue de la compagnie de théâtre Giuvlipen, « féminisme » en langue romani. « Le titre est un jeu de mots avec Gadjo Dilo, le film de Tony Gatlif, où une femme rom jouée par Rona Hartner concentre tous les clichés de la gitane hyper sexualisée. Avec notre pièce, on a voulu renverser ces stéréotypes et réintégrer notre sexualité, nos corps et nos voix dans l’espace artistique roumain. »

Le spectacle a été joué une quinzaine de fois dans les théâtres indépendants de la capitale et à l’étranger. Les salles étaient combles à chaque représentation. Pour Zita Moldovan, qui interprète le personnage de Vanessa, le succès ne doit pas cacher les réactions négatives suscitées par la pièce : « Beaucoup de personnes ont été choquées, notamment des hommes roms qui se demandaient pourquoi on faisait ce genre de spectacle, et pour qui le féminisme et l’homosexualité ne font pas partie de la culture rom. »

Des réactions qu’elle avait déjà connues dix ans auparavant, lorsqu’elle a commencé à présenter une émission dédiée aux Roms sur Naţional TV, Şi eu m-am născut în România (Moi aussi je suis né en Roumanie). Habillée d'une robe courte et affirmant ses opinions, Zita avait essuyé les critiques ; on lui reprochait de ne pas « respecter la tradition » et de ne pas « être une vraie femme rom ». Ce à quoi elle avait répondu : « Qui décide ce qui fait que je suis rom ou non ? Bien sûr que je le suis, je ne suis pas obligée de porter une jupe longue pour l’être. »

Les femmes roms qui s’affirment féministes restent rares, mais le mouvement a commencé à prendre ses marques sur le continent européen. En 2014, la Suédoise Soraya Post, dont la mère a subi une stérilisation forcée, a été la première députée européenne à afficher son identité rom et féministe. En Roumanie, le féminisme rom est représenté par des figures telles que Nicoleta Biţu à Bucarest ou Letiţia Mark à Timișoara. Carmen Gheorghe est aussi l’une d’elles. Après avoir publié une thèse sur le féminisme rom, elle a créé E-Romnja en 2012, première association rom et féministe de Roumanie. « Il est difficile de savoir quand et comment le féminisme rom est apparu, explique-t-elle, mais il est devenu nécessaire que  les femmes roms soient mieux représentées en Roumanie comme ailleurs. »

Son objectif ? Inclure les particularités ethniques dans le mouvement féministe, et les spécificités du genre dans le mouvement rom...  « Plusieurs femmes ont eu besoin d’élever leur voix contre les discriminations dont elles étaient victimes de la part des non-Roms, mais aussi contre le système patriarcal et les violences domestiques que l’on retrouve à la fois dans la société roumaine et dans certaines communautés roms. »

Pour Carmen Gheorghe, ce que font Mihaela, Zita, et les autres actrices de Giuvlipen est surtout courageux : « Avoir des femmes roms et féministes qui produisent leur propre art est important, car la représentation des Roms dans les arts a toujours été entre les mains de non-Roms. Elles doivent faire face à un environnement raciste et sexiste, où les comédiennes roms ne jouent que des sorcières, des voleuses ou des femmes séductrices. »

Le féminisme de Mihaela Drăgan s’est affirmé quatre ans auparavant, lorsqu’elle a commencé ses recherches pour sa pièce Del Duma. Elle y interprète plusieurs femmes roms qui partagent leurs expériences du mariage précoce. Toutes les histoires racontées sont véridiques, tirées de témoignages qu’elle a elle-même recueillis. « C’était la première fois que je me rendais compte des inégalités entre les hommes et les femmes, explique Mihaela Drăgan. Ce travail a été très dur pour moi, je ne voulais pas tirer de conclusion hâtive sur le mariage des mineures. Le sujet est sensible et difficile à saisir. » Au bord de l’abandon, et malgré les difficultés, elle décide de mener son projet à terme. « Après avoir entendu toutes ces histoires, je me suis dit qu’il fallait que je transmette un message, que je montre cette réalité. On me disait que cela faisait partie de la culture rom. Non, cela ne fait pas partie d’une culture de marier son enfant à 13 ans ! »

Carmen Gheorghe partage le point de vue de Mihaela sur un sujet qui reste tabou dans le mouvement rom. Beaucoup ne veulent pas en parler par peur d’une énième stigmatisation. Selon elle, « d'autres communautés pratiquent le mariage de mineures, il n'y a pas que les Roms. Mais c'est un problème qui doit être dénoncé pour mieux le combattre ».

La compagnie Giuvlipen accède difficilement aux financements des institutions et organisations roms, et bénéficie surtout du soutien d’associations féministes. Pour Mihaela, la raison est simple : « Pour la plupart des Roms, nous divisons la lutte. C’est dommage, car nous commençons à toucher un large public, en Roumanie et à l’étranger. J'aime jouer Del Duma dans des communautés roms isolées afin de provoquer une prise de conscience. Pour nous, l’art peut avoir un impact plus fort dans la société que les discours politiques. »

Et sa détermination paie. En avril 2015, un article du quotidien britannique The Guardian la désigne comme l'une des « féministes qui changent le monde ». L’année prochaine, elle s’envolera pour New York, où elle fera partie des vingt nominées pour le Prix international de théâtre Gilder/Coigney qui récompense des comédiennes du monde entier. « Une actrice rom qui représente la Roumanie, c’est une victoire », conclue-t-elle avec fierté. Mais ce sera surtout la voix des femmes roms qu’elle portera, à l’ombre des gratte-ciels.

Marine Leduc. Photo : Andreea Câmpeanu

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