« Etre étranger, c’est faire l’expérience de l’humanisme »

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Dans une vie d’expatriation, il n’y a pas que l’aspect financier qui motive le choix du départ. Partir à l’étranger, c’est aussi l’occasion de nouveaux défis, aborder son identité sous un nouveau jour, et bouleverser ses a priori. Docteur en psychologie et maître de conférences à l’université Titu Maiorescu de Bucarest, Oltea Joja reçoit dans son cabinet de l’institut Parhon, véritable musée vivant de la psychanalyse : livres par centaines, dessins de patients, et une photo d’un congrès de neurologie de 1935. Entretien sur les contours analytiques de la vie de l’étranger.

Regard : Que recherche celui qui veut vivre ailleurs ?

Oltea Joja : Ces gens qui viennent cinq ans ici, repartent trois ans là-bas, indifféremment de l’aspect financier qui est souvent positif, sont pour la plupart des personnes extrêmement ouvertes aux autres et au monde. Même si le départ a été conditionné par la direction de son entreprise, selon les règles de cette dernière, un départ à l’étranger est très gratifiant, on se prouve à soi-même qu’on peut le faire. Et c’est très stimulant parce qu’on découvre de nouvelles émotions en se confrontant à une mentalité nouvelle dans chaque geste du quotidien. Vous faites votre marché en Roumanie ou en Grèce et vous voilà en train de négocier. Même s’il y a une souffrance de par la perte des liens familiaux et la distance, il y a un vrai gain pour soi dans l’expérience de la vie ailleurs.

Regard : Pourquoi part-on de son pays ? L’envie de se faire peur ?

O. J. : Je pense que c’est un défi personnel afin de bousculer sa propre façon d’être, et c’est une exigence nouvelle face à des situations nouvelles. On va changer, changer ses critères d’évaluation, sa discipline, sa mentalité, et la façon dont on s’est jusqu’alors rapproché des autres. C’est un très grand défi. Les français sont des méridionaux comme nous, mais les règles sociales sont plus strictes chez vous. Ici il faudra donc gérer au quotidien une nouvelle proximité. Mais c’est excitant d’être le témoin de nouvelles réactions, d’une certaine manière on se sent plus vivant.

Regard : On part donc à l’étranger pour changer ?

O. J. : Oui, pour se changer soi-même, souvent sans s’en rendre compte. Beaucoup de parents m’ont aussi dit que vivre à l’étranger était très enrichissant pour toute la famille. Je connais des Français qui ont poussé leurs enfants à apprendre le roumain, et ces enfants se sont adoucis, ils se sont ouverts aux autres et à l’autre culture. Ceux qui vivent dans un pays étranger ont choisi de s’enrichir ; comme dit Kant, ce sont des citoyens du monde. La communauté européenne a d’ailleurs énormément facilité le développement de ce type de citoyen. Aujourd’hui il n’est pas rare que deux personnes de deux natio-nalités différentes se marient et vivent dans un pays qui n’est commun à aucun des deux. D’un autre côté, partir est également une fuite en avant, la recherche d’un nouvel anonymat. Et c’est l’histoire personnelle de chacun qui pousse à l’acte. Il faut bien savoir cependant que les problèmes que l’on n’a pas résolus dans son propre pays ne s’atténueront pas à l’étranger, c’est souvent le contraire. Quoi qu’il en soit, je ne pense pas que l’identité se définisse par une nationalité, qu’on est strictement roumain ou strictement allemand. On est avant tout une communauté, et on garde en soi sa culture tout en acceptant la culture de l’autre. Etre ailleurs c’est être en dehors de soi et de ses réflexes, c’est un désir de se renouveler. Etre étranger c’est faire l’expérience de l’humanisme.

Regard : Pourquoi les étrangers restent en Roumanie ?

O. J. : Je pense qu’ils trouvent les Roumains très ouverts, chaleureux, amicaux, les réseaux sont faciles à créer, et au-delà de l’aspect « business » qui est en général très positif, les liens d’intimité se font facilement. Et puis la Roumanie est un pays très proche géographiquement pour un Européen, en quelques heures on peut rentrer chez soi, du coup la coupure ne se vit pas de la même manière que lorsqu’on est installé sur un autre continent. Ici on peut gérer plusieurs fronts, son pays d’accueil et ses origines. Je lisais récemment un essai de l’ambassadeur du Japon à Bucarest dans Revista 22, il trouvait qu’entre son peuple et les Roumains il y avait de nombreuses similitudes, comme le conservatisme de la société, le respect des traditions, et il était surpris de se sentir si bien en Roumanie. Les choses ont aussi extrêmement évolué depuis l’arrivée des premiers entrepreneurs, les Roumains ont fait beaucoup de progrès, par exemple dans la discipline au travail. Avant, c’était le point noir. Et même si les chefs d’entreprise étrangers que j’ai côtoyés m’ont dit que travailler avec les Roumains se révélait toujours difficile, pour eux c’était un défi, et ils aiment ça, les défis...

Propos recueillis par Julien Trambouze

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