Comment regarder le présent de la Roumanie ? Où va l'Europe ? Pour répondre à ces vastes questions, Regard a voulu (de nouveau) s'entretenir avec l'historien Lucian Boia, professeur à l'université de Bucarest. Auteur prolifique, il a notamment apporté de nouvelles interprétations de l'histoire de la Roumanie, mais aussi de plusieurs pays occidentaux dont la France.

Regard : La Roumanie vient de vivre des événements bouleversants, d'abord un drame qui a coûté la vie à des dizaines de jeunes. Puis il y a eu ce changement radical de gouvernement. Comment l'historien que vous êtes analyse-t-il la période actuelle ?

Lucian Boia : Nous sommes face à un mécontentement assez général au sein de la société roumaine qui remonte à loin. Après la chute du communisme, les gens ont pensé que tout irait mieux, et ce de façon naturelle. Certes, beaucoup de choses ont été réalisées, mais ici comme ailleurs, on n'a tendance à voir que ce qui va mal, c'est bien normal. En ce sens, les manifestations qui ont eu lieu après la tragédie du club Colectiv sont aussi la conséquence d'une accumulation de frustrations. Le fait que les Roumains ne réagissent pas à chaque fois qu'ils le devraient génère des comportements explosifs, mais seulement de temps en temps. C'est ce qui s'est passé à la fin du régime communiste, période durant laquelle il n'y a pas eu de protestations majeures. En décembre 1989, la vague de mécontentements a déferlé d'un seul coup. Aujourd'hui, on observe le même phénomène. Ces dernières années, il n'y a pas eu de mouvements très significatifs, très puissants, mais les frustrations ne s'en sont pas moins accumulées. L'incendie de Colectiv a été une sorte de catalysateur, de détonateur.

L'histoire se répète donc, en quelque sorte...

Je ne pense pas que l'histoire se répète, je pense qu'elle est toujours différente et que chaque phénomène doit être compris dans son contexte. Récemment, la rue a été plutôt hétérogène dans ses demandes, mais plusieurs choses communes l'ont rassemblée. Tout d'abord, et c'est certainement le point le plus important, le besoin de changement de la classe politique, corrompue jusqu'à la moelle. Ce changement ne peut néanmoins pas advenir du jour au lendemain, seulement pas à pas, comme le dit bien le président Iohannis. De fait, grâce à une certaine patience, il n'a pas été nécessaire de provoquer des élections anticipées. Certes, nous avons le même Parlement, mais le gouvernement de technocrates actuel a bien été approuvé par ces hommes politiques contestés et contestables.

En 2016, deux élections se profilent : les locales, au printemps, et les législatives vers la fin de l'année. D'ici là, que va-t-il se passer ?

Une année n'est pas une période de temps suffisante pour observer des changements fondamentaux, mais c'est assez pour commencer les chantiers. En premier lieu, peut-être que les partis vont enfin se rendre compte qu'il n'est pas dans leur intérêt de garder dans leurs rangs les corrompus, et qu'il faut promouvoir des hommes compétents avec des valeurs. Parenthèse : ce pays est face à une grande confusion, elle concerne les valeurs, nous ne disposons plus de critères clairs à partir desquels juger si quelqu'un est plus ou moins valable ; il s'agit là d'un problème grave qu'aucune instance ne peut résoudre pour l'instant. Dans un tel contexte, il n'est pas surprenant que ceux dont les valeurs sont discutables continuent d'en profiter, ils osent et ça marche. Tout cela vient évidemment de notre passé communiste, des dérèglements qu'il a générés. Nous sommes entrés dans le post-communisme avec cette même élite douteuse. Un exemple me vient en tête, regardez la myriade d'universités privées qui se sont établies dans le pays, un cas unique en Europe, nous avons désormais un nombre incalculable de soi-disant diplômés. Ajoutez à cela le scandale des thèses de doctorat plagiées, et le tableau est complet. C'est intolérable. L'ancien Premier ministre Victor Ponta, l'ancien vice-Premier ministre Gabriel Oprea, et combien d'autres ont obtenu leur doctorat de façon frauduleuse. Tout cela démontre bien la crise des valeurs que nous traversons.

Dans quelle étape se trouve la société civile ?

Elle a commencé à mûrir au 19ème siècle, nous avions alors une élite de niveau européen. Mais le reste de la population n'a jamais atteint un tel niveau. Cela a donné lieu à une fracture sociale entre une élite de grande valeur et la masse de la population, semi-analphabète, pauvre... Un terrain parfait pour la mise en place du régime communisme. Aujourd'hui, la situation reste très confuse, les mauvaises graines jouissent des mêmes privilèges, un doctorat plagié a la même valeur qu'un doctorat de niveau européen.

Passons à la France, pays que vous connaissez bien. Comment analysez-vous les attentats de Paris du 13 novembre dernier ?

Ils sont sans précédent. On ne peut pas retrouver dans le passé un contexte qui expliquerait de tels actes. Je n'ai pas vraiment d'analyse à vous donner. A côté de la stupeur, de la tristesse, tout cela me fait penser que le monde est devenu si petit... Le premier tour du monde, celui du Portugais Fernand de Magellan, au 16ème siècle, a duré trois ans... Au 18ème siècle, celui de Louis Antoine de Bougainville a pris deux ans. Quant à Jules Verne, ses calculs ont été très réalistes, son tour du monde a duré 80 jours, en bateau à vapeur, en train... Aujourd'hui, en deux jours, c'est fait. Je dirais même que ce n'est plus la peine de se déplacer physiquement, avec Internet, on est partout sur le globe, en un instant. Le monde est donc devenu très petit, et les hommes sont tous très liés. Tout a changé, y compris en ce qui concerne les conflits. Un petit groupe de terroristes peut provoquer une tragédie et faire trembler un pays comme la France.

Des terroristes dont la plupart sont nés et éduqués en Europe...

Dans certains cas, la marginalisation d'un individu peut provoquer un rejet violent de la société dans laquelle il vit, encore plus violent que s'il avait vécu ce même sentiment de marginalisation à plusieurs milliers de kilomètres de distance. Mais que faire, tout dépend de la psychologie de chacun, immigrant ou pas, des événements de la vie de chacun...

Considérez-vous que l'Europe est à un moment critique de son histoire ?

Oui, assurément. Ce qui est notamment inquiétant est de voir la façon dont l'Union européenne vacille. Il est évident qu'une union complète entre les pays va prendre beaucoup de temps ; mais des pas importants ont été réalisés. Ceci étant, les nations semblent rester farouches, et nous sommes aujourd'hui devant moins d'union que prévue. Le danger est que l'UE se fissure, il faut à tout prix l'empêcher, nous risquons de perdre l'Europe. D'un autre côté, le contexte est très délicat, je ne vois pas comment nous pourrions limiter le phénomène de l'immigration. Nous devons être conscients qu'il est impossible de lever des murs tout autour de l'Europe, même si elle est soumise à de fortes pressions. Il y a toujours plus d'individus qui vivent dans la pauvreté et l'instabilité, et qui souhaitent rejoindre l'Europe. Le mélange avec ces populations continuera inévitablement, des populations avec d'autres cultures, d'autres civilisations, qui vont modifier notre propre civilisation. Bien sûr, on ne peut rien prévoir, mais il est clair que nous entrons dans une phase de grands bouleversements.

Propos recueillis par Carmen Constantin. Photo : Mihai Barbu

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