« Je suis les mots, et la musique sort »

Sur scène, elle est impressionnante d'énergie et de charisme. En privé, c'est une personne timide, sa voix monte seulement si on lui demande de chanter quelques couplets. Regard a rencontré Ada Milea fin juin dans un café-concert de Bucarest, juste avant son spectacle.

Regard : Vous avez commencé votre carrière d’artiste en tant que comédienne avant de devenir chanteuse. Pourquoi ce virage ?

Ada Milea : Je ne suis jamais vraiment passée à la musique, je suis toujours restée dans le théâtre. Ou plutôt je dirais que je suis restée à cheval entre le théâtre et la musique. Cet entre-deux me convient bien. Durant mes années de faculté, j'ai pris une option de théâtre intensif mais je n'ai jamais été une très bonne comédienne. Après mes études, j'ai travaillé au Théâtre national de Târgu Mureş pendant trois ans, sans obtenir de rôles importants. Depuis, j'ai pris une autre route.

Vos premiers textes étaient plutôt critiques à l'égard du pouvoir. La chanson vous a-t-elle permis de mieux vous exprimer ?

Je n'ai pas choisi telle ou telle direction consciemment, je voulais simplement dire des choses. Par exemple, quand des problèmes sont apparus entre la communauté roumaine et magyare en Transylvanie dans les années 1990, moi-même étant moitié roumaine, moitié magyare, j'ai senti le besoin de m'exprimer. Les deux camps se sont fâchés contre moi, preuve que j'ai été impartiale.

Après avoir été très politiques, vos textes sont devenus plus poétiques et surtout destinés aux enfants. Pourquoi ?

J'ai vu que rien ne changeait et que mes chansons n'étaient bonnes qu'à contrarier les susceptibilités, il n'y avait donc pas de sens à continuer dans cette direction. En parallèle, je suis tombée sur ce superbe livre de Gellu Naum, Cartea cu Apolodor. Je me suis alors dit que faire un résumé musical des voyages du personnage principal, un pingouin, serait plus intéressant. Et puis j'aime bien commencer des choses nouvelles. J'ai eu beaucoup de plaisir à adapter ces textes, tout comme les autres qui sont venus après. Plus tard, j'ai repris en chansons les volumes de Cervantès. Les gens n'ont plus la patience de lire Don Quichotte, mais en musique, cela passe mieux. J'ai même vu des enfants acheter l'ouvrage après avoir assisté à l'un de mes concerts. Mon travail est de réunir le théâtre et la chanson, en quelque sorte. Je n'ai jamais pu être totalement musicienne car je n'ai pas les études nécessaires, je suis plutôt ignorante d'un point de vue musical. D'ailleurs, je n'ai jamais eu la prétention de faire de la musique.

D'où vient alors votre sens du rythme et des notes ?

Je ne sais pas. Quand on parle, on sort des sons et ces sons peuvent être posés sur une partition de plusieurs façons. Même si les musiciens professionnels ne le comprennent pas toujours. Ils me disent que je ne tiens pas la mesure, bien que cela sonne bien. Je suis les mots et leur sens, et la musique sort.

Pensez-vous que le roumain est une langue de la poésie ?

Je pense que chaque langue a sa propre poésie. L'important est que l'on sache la mettre en valeur. J'ai essayé de chanter Cartea cu Apolodor en anglais, mais cette langue demandait une autre musique ; ce fut la même chose en allemand. Les textes de Gellu Naum perdaient de leur substance. J'ai réalisé qu'il fallait garder le sens mais jouer avec la langue, et changer un peu l'histoire. J'aurais trahi l'esprit du poème si j'avais tout traduit mot-à-mot, or il valait mieux trahir les mots que le poète.

Quelle est votre version préférée ?

C'est comme me demander de choisir entre trois gâteaux. Je peux aimer celui-là aujourd'hui, et un autre demain... Je travaille actuellement sur un nouveau projet avec un metteur en scène de Cluj. Il s'agit d'une adaptation de la pièce Ubu enchaîné, d'Alfred Jarry. Ce sont ces projets théâtraux qui me passionnent, plus que les chansons en elles-mêmes. Les metteurs en scène me proposent leur univers et je leur propose mes compositions. Mais je ne chante jamais dans les spectacles. Ce n'est qu'après que j'adapte les chansons composées pour le théâtre et les chante en concert. Je voudrais ajouter qu'il y a des troupes très intéressantes en Roumanie, comme celle du Théâtre national de Cluj, j'ai souvent travaillé avec eux. J'aime aussi les troupes de théâtre indépendantes, comme Reactor, également basée à Cluj. Récemment, ils ont créé un spectacle sur des textes du poète et écrivain contemporain Dan Coman. La pièce s'appelle Ghingha.

Vous vivez à Cluj ?

Non, je vis où j'ai du travail. Je suis récemment restée quasiment un mois à Timișoara, et bientôt j'irai à Sibiu. Je serai à Bucarest en novembre et décembre pour un projet au théâtre Odéon. Je n'ai de domicile fixe que sur ma carte d'identité.

« Je pensais pouvoir partir en emmenant mon âme avec moi, mais je me suis rapidement rendu compte que je n'étais partie qu'avec mon corps. Mon cœur m'a rappelée »

Vous avez largement critiqué l’évolution de la société roumaine dans les années 1990, et notamment la classe politique. Après 25 ans de transition, dans quel état trouvez-vous votre pays ?

Aujourd'hui, les chansons de mes débuts me paraissent inutiles. Disons que je suis dans une passe pessimiste. Mais j'aime la Roumanie et ses gens, même s'il y en a beaucoup que je n'aime pas. C'est en roumain que je me sens le mieux, c'est dans cette langue que je chante avec le plus de plaisir. J'ai critiqué ce pays parce que je l'aime, c'était le cri de quelqu'un qui voulait que les choses changent, et pas seulement en brandissant un drapeau. Je croyais dans la force des gens. Depuis, j'ai peut-être un peu vieilli.

S’il fallait définir la Roumanie, en trois mots…

Un bel endroit. Mais à une époque, je disais que la Roumanie était une république mioritique, en référence à la ballade Miorița (poème populaire roumain qui raconte l'histoire de trois bergers, dont deux vont s'unir pour tuer le troisième et récupérer ses moutons, ndlr). L'histoire du berger tué parce qu'il avait plus de moutons me semblait très juste.

Avez-vous déjà pensé quitter le pays ?

Mais je suis partie, puis je suis revenue. Je suis entrée au Cirque du Soleil en 2002, ce fut une belle histoire. Je pensais pouvoir partir en emmenant mon âme avec moi, mais je me suis rapidement rendu compte que je n'étais partie qu'avec mon corps. Mon cœur m'a rappelée. L'aventure a duré deux mois seulement, or j'avais un contrat de trois ans. Heureusement, les responsables du Cirque du Soleil ont vite compris eux aussi que ce n'était pas pour moi. Ils ont été très gentils, très compréhensifs.

Vos concerts font salle comble, beaucoup de jeunes sont sensibles à vos chansons malgré des textes parfois ardus...

Je suis heureuse que ma musique leur plaise. Quand j'ai mis des répétitions de nouvelles chansons sur Youtube, réalisées dans ma cuisine, l'engouement a été immédiat. Les salles de concert se sont effectivement remplies. Surtout, j'ai attiré un nouveau public de jeunes. Je suis très heureuse de pouvoir chanter à la fois des chansons amusantes et d'autres plus sérieuses. Récemment, j'ai sorti un disque d'adaptation des poésies de Ion Mureșan. Ses textes sont très beaux mais difficiles à suivre. C'est extraordinaire d'avoir un public suffisamment ouvert pour apprécier autant des chansons légères que les réflexions de Ion Mureșan qui nous dit qu'il est « seul sous la terre ». Mon public est devenu très varié. Lors d'un concert, j'ai vu un rockeur tatoué avec des piercings assis juste à côté d'une dame élégante accompagnée d'une petite fille. Le plus étonnant est que la petite fille a demandé une comptine d'horreur alors que le rockeur voulait Cartea cu Apolodor.

Vous avez l'intention de sortir un nouvel album ?

Je ne sais pas, je trouve que les disques tuent les chansons. En concert, elles sonnent d'une certaine manière, il faudrait créer une autre variante en studio pour s'en rapprocher. Sur un disque, on est obligé de compenser l'absence d'images du concert, or sur scène il y a différents personnages qui ont des rôles très importants, je ne suis jamais toute seule. Un regard, une réponse, une allure, tout cela compte beaucoup. C'est pareil pour le théâtre. Quand on filme une pièce pour la passer à la télévision ou à la radio, elle meurt.

Propos recueillis par Jonas Mercier. Photo : Daniel Mihăilescu

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