Actrice, tout en douceur…

Ada Condeescu est l’une des étoiles montantes du cinéma roumain. Preuve en est son récent succès au festival de Berlin, où elle a reçu le prix  Shooting stars des mains de Julie Delpy et Ethan Hawke. A 24 ans, elle collectionne déjà les bonnes critiques pour ses prestations dans Eu când vreau să fluier, fluier, Loverboy et plus récemment Lupu. Au théâtre, au cinéma, Ada Condeescu est sur tous les plateaux. Elle parle ici de son travail, de ses projets, avec naturel et sincérité.

Elle nous a donné rendez-vous un lundi matin dans un bar jazz du quartier Cotroceni de Bucarest. Détendue, très souriante, Ada Condeescu a déjà le charme, la dimension d’une grande actrice. Ses mots sont précis, doux, son discours épuré, elle n’en est pas moins ouverte à n’importe quelle conversation. Et saura répondre, en prenant son temps. Si jeune et déjà si mature, bravo et merci Ada, au plaisir de vous revoir sur les écrans ou sur les planches.

Regard : Que faites-vous en ce moment ?

Ada Condeescu : J’attends de partir à Sarajevo pour un nouveau long métrage où j’aurai le rôle principal. Le film se tournera principalement sur une île en Croatie. Le réalisateur, qui n’est pas roumain, est très connu, et je serai la seule actrice roumaine. Il y aura également une actrice française et un acteur bosniaque. C’est une co-production financée en partie par les fonds Eurimages. Voilà, c’est tout, je ne peux pas vous en dire plus… Le tournage durera environ deux mois, jusqu’à la fin juin. Mais j’irai d’abord à Sarajevo car la maison de production du film est basée là-bas, et nous y ferons aussi quelques répétitions.

Quel type de films recherchez-vous, quel rôle ?

Jusqu’à présent, j’ai surtout joué des rôles forts. Dans ce prochain film, bien qu’il s’agira du rôle principal, il ne sera pas nécessairement aussi fort. De façon générale, je recherche aujourd’hui un rôle de composition qui ne soit pas trop proche de moi, de qui je suis. Grâce au dernier festival de Berlin (où Ada a obtenu le prix Shooting stars des mains de Julie Delpy et Ethan Hawke, ndlr), j’ai fait la connaissance d’un agent allemand qui m’aide beaucoup chaque fois que je reçois un nouveau scénario, et qui a l’habitude de travailler sur des projets internationaux. Nous envoyons des scènes que nous tournons ici en Roumanie. C’est plus économique que de toujours se déplacer seulement pour
des essais. Cependant, cela ne veut pas dire qu’en ce moment je suis uniquement en quête de projets internationaux, tourner en Roumanie avec une équipe exclusivement roumaine m’intéresse aussi fortement.

Racontez-moi comment s’est passé la remise de votre prix à Berlin…

J’ai surtout senti beaucoup d’émotion avant de monter sur la scène. Dans les coulisses, je ne pouvais voir ce qui se passait que sur un petit écran, on n’entendait rien, il fallait être très attentif aux signes des organisateurs de la cérémonie. L’entrée sur scène est un autre moment très fort, car la salle principale du festival de Berlin est immense, vous êtes soudainement applaudi par quelques milliers de personnes. Autre sensation, le poids très lourd du trophée, heureusement que nous avions un peu répété avant…

Comment le festival de Berlin est-il différent de celui de Cannes ?

A Cannes, il existe un mélange très curieux d’adrénaline, de travail car on y travaille dur, et de glamour… Vous sentez que c’est là que se retrouve le meilleur du cinéma international, c’est sans doute encore plus impressionnant qu’à Hollywood. Tout dépend aussi si votre film est en compétition ou pas. Si ce n’est pas le cas, vous êtes moins sollicité et vous pouvez observer ce qui se passe avec plus de distance, de façon plus détendue. Quoi qu’il en soit, on ne peut pas vraiment comparer Berlin et Cannes. Ces deux festivals sont très intenses notamment en termes de rencontres, j’ai fait la connaissance de tellement de gens liés à ce métier ces dernières années…

Vous percevez ce prix à Berlin comme un tremplin dans votre jeune carrière ?

Oui, certainement, cela m’a permis de connaître encore plus de personnalités très reconnues au sein de la profession. Cela ouvre des portes, des projets auxquels je n’aurais jamais pensé participer arrivent sur la table. C’est aussi une question de chance, comme tout.

Pour revenir au cinéma roumain, pourquoi, selon vous, est-il aussi apprécié internationalement ?

Il y a plusieurs raisons. Je dirais toutefois que le plus important est que chaque film roumain a sa propre personnalité. Le film de Călin Peter Netzer, Poziţia Copilului, qui a récemment gagné l’Ours d’or, n’a rien à voir avec notre film (Eu când vreau să fluier, fluier, de Florin Serban, ndlr), Ours d’argent en 2010. Chacun de ces films roumains est d’une grande sincérité, d’une grande authenticité. Je crois que c’est cela qui fait la différence, qui explique en partie pourquoi le cinéma roumain est si apprécié. Il ne triche pas, être authentique de nos jours n’est pas si courant.

Et les films roumains actuels ne s’inspirent plus systématiquement de l’époque communiste…

Je n’ai pas connu cette époque, je n’avais qu’un an en 1989, il est donc un peu difficile pour moi d’en parler, mais je pense que les réalisateurs qui ont pendant plusieurs années travaillé sur des films inspirés des années communistes ressentaient le besoin d’extérioriser ces années dures, de s’en libérer. Ces films nous ont aussi aidés à évoluer, peut-être plus que l’on croit.

Etre actrice est pour vous une passion ou un travail comme un autre ?

Les deux. Et il est souvent difficile de trouver un équilibre. C’est compliqué, car être acteur, actrice, demande une implication totale. Les périodes de tournage ou les représentations théâtrales peuvent durer plusieurs mois, votre vie personnelle s’arrête, en tout cas pour moi. J’espère arriver plus tard à mieux gérer mon temps. Pour l’instant, quand je tourne ou suis au théâtre, je ne peux pas faire grand-chose d’autre. Surtout quand je ne travaille pas en Roumanie. Mon travail m’absorbe complètement, je reste très concentrée. J’oublie la notion d’équilibre car souvent une scène demande précisément de rompre un équilibre, d’aller vers les extrêmes, de plonger dans un abysse. Il est donc important d’avoir accumulé suffisamment d’équilibre avant, si je peux m’exprimer ainsi, afin de tout donner au moment de jouer.

Quelle relation avez-vous avec le théâtre ?

En ce moment je joue à Braşov, j’ai toujours eu une relation très étroite avec le théâtre. De fait, à l’UNATC (l’université de cinéma et de théâtre, ndlr), j’ai surtout fait du théâtre. Je ne pensais pas au cinéma, en Roumanie le théâtre a toujours eu une place prépondérante, ce fut donc naturel pour moi de me tourner d’abord vers la scène. Puis j’ai eu l’opportunité, à partir de la deuxième année, de jouer aux théâtres Metropolis et Odeon de Bucarest des pièces de Dragoş Galgoţiu avec de grands comédiens tels que Constantin Cojocaru, Marian Râlea, Ionel Mihăilescu, Oana ştefănescu, Dan Bădărău… J’ai beaucoup appris d’eux, ce fut une expérience très intense. En troisième année, le cinéma est véritablement rentré dans ma vie avec Eu când vreau să fluier, fluier, mais j’ai aussi continué le théâtre en jouant plusieurs pièces, notamment au théâtre Odeon. L’année dernière, on a démarré la pièce Trei femei înalte de Edward Albee, au théâtre Sică Alexandrescu de Braşov.

Quel est le plus difficile en termes d’énergie, de concentration, le théâtre ou le cinéma ?

Pas simple de répondre à votre question… En fait, même si au théâtre vous êtes en direct, une pièce dure rarement plus de deux heures, et après les trois, quatre premières représentations, il s’agit surtout de répéter ce que vous savez déjà faire. Sans que cela devienne mécanique, évidemment, il faut garder la spontanéité. Au cinéma, il y a selon moi quelque chose de plus puissant. Vous passez votre journée à refaire une scène, à la recherche de ce qu’il y a de plus vrai, vous donnez tout ce que vous pouvez. Avec les gens qui sont autour de vous, le réalisateur, les techniciens, vous vivez quelque chose de très intense qui, à un moment donné, va rester sur la pellicule. Une scène au théâtre vit et meurt immédiatement. Parfois, le réalisateur vous assure que la prise est bonne, mais vous voudriez recommencer. Je suis très concentrée devant la caméra et je passe ma journée à penser au film, de façon positive, en tout cas j’essaie. Certains acteurs ou actrices s’isolent complètement après chaque prise. Pour moi, il est important de travailler dans une atmosphère de bienveillance mutuelle avec tous les gens du plateau. Même si des tensions peuvent apparaître avec le réalisateur ou votre partenaire ; mais ce sont aussi des tensions qui peuvent donner lieu à quelque chose de positif pour le film.

Au théâtre, il y a néanmoins cette angoisse de ne plus savoir son texte en pleine représentation…

Au début, oui, un peu, les deux, trois premières représentations, mais après, non. Et puis votre partenaire est là pour vous aider au cas où vraiment rien ne sort… Dans la pièce que je joue actuellement à Braşov, Trei femei înalte, l’une de mes partenaires, Virginia Itta Marcu, a 83 ans, et n’a aucun trou de mémoire. Pourtant, elle a beaucoup de texte à dire.

Comment voyez-vous la jeunesse roumaine actuelle ? Est-elle autant désireuse qu’avant de fuir le pays ?

Non, beaucoup moins qu’avant, d’après ce que j’observe dans mon entourage, en tenant compte que ce sont surtout des gens liés à mon métier. Moi-même je ne voudrais pas vivre ailleurs, je peux partir plusieurs mois, voire un ou deux ans, mais ma vie est ici, à Bucarest. Bien que j’aie parfois du mal à supporter l’ignorance, le je-m’en-foutisme et l’égocentrisme que l’on ressent en Roumanie. Heureusement que parallèlement, il reste encore pas mal de passion et d’authenticité chez certains.

Vous accepteriez de faire un film commercial avec Jean-Claude Van Damme ?

Avec Jean-Claude Van Damme, non… Mais j’apprécie les films fantastiques, comme Le seigneur des anneaux ou Harry Poter. J’aimerais bien me transformer en sorcière volante…

Quand vous sentez-vous triste ?

Quand je ne joue pas, et que je n’ai pas de projet en vue. Il est alors très important que je sois entourée de personnes qui me donnent de l’énergie. Je travaille dans un domaine où rien n’est gagné, à chaque film tout recommence de zéro. On ne peut jamais savoir s’il sera apprécié, il faut attendre sa sortie et la réaction des gens.

Un film qui vous a plu récemment ?

Amour, de Michael Haneke.

Propos recueillis par Laurent Couderc.

Photo : Daniel Mihăilescu

s2Member®